Les conditions de la paix

samedi 3 octobre 2015
par  Danielle Bleitrach
popularité : 1%

Danielle Bleitrach

Il est clair que l’Occident qui se présente comme le défenseur de la démocratie et intervient dans les pays au nom des droits de l’homme est en train de faire la démonstration du caractère fallacieux et criminel de ces interventions, l’inanité des prétextes autant que la catastrophe des résultats. La crise des réfugiés nous confronte aux illusions, celle de croire qu’après « l’intervention humanitaire » tout est résolu mais aussi celle d’une Europe, qui comme l’Allemagne utilise l’immigration ainsi provoquée comme un moyen de pression sur ses propres salariés, une mise en concurrence des êtres humains qui ne peut qu’entretenir les idéologies de haine.

Avec l’apparition dans les années quatrevingt dix, d’un monde unipolaire et de l’hégémonie totale des Etats-Unis et de leurs alliés, l y a eu un retour en arrière phénoménal en matière de droit international puisque l’on est revenu à la conception d’une guerre « juste », une croisade, justifiée par une idéologie qui s’oppose de fait à la civilisation de celui que l’on veut opprimer et qui a un but réel, le pillage et la mise en esclavage des populations.

Comme le soulignait Kant, il ne saurait y avoir de paix sans respect des souveraineté et en ce sens le progrès accompli à l’ère moderne était d’être passé d’une guerre « juste » à une guerre légale, c’est-à-dire mettant en évidence les conflits de souveraineté entre nations.

Au Moyen âge, la « guerre juste » était une procédure légale, par laquelle une autorité compétente employait la force des armes hors de sa juridiction normale pour défendre des droits, redresser des torts ou punir des crimes. Il y a un retour actuel de fait à cette conception, celle d’une guerre de justicier où le guerrier est à la fois juge et bourreau, alors que le droit international avait admis l’idée d’un guerre légale, dans laquelle comme dans un duel chaque nation souveraine prétendait exercer ses droits sous l’arbitrage international qui demeurait neutre exigeant simplement le respect des souverainetés. On peut considérer que le vingtième siècle a vu ressurgir avec les guerres mondiales et les conflits prenant en priorité les civils comme victimes un élargissement du non respect de la neutralité. Puis ce fut avec la lutte dite contre le terrorisme non seulement l’abolition de toute neutralité mais la fin de la légalité et le nouveau recours à la guerre « juste », le bien contre le mal, une guerre totale où juges et bourreaux se confondent, où l’adversaire doit être diabolisé pour justifier l’intervention. Une guerre où l’on vient venger le faible contre le tyran, et dont on est convaincu que celui-ci abattu tous les problèmes seront résolus tant on a réussi à décontextualiser les dits problèmes.

Il y a eu plusieurs étapes à partir de la chute de l’Union Soviétique, d’abord la guerre devenue opération de simple police où les Etats-Unis et leurs alliés fondent sur un petit pays, le déclarent ennemi public numéro un, nouvel Hitler et instituent un protectorat qui détruit toutes les structures étatiques et crée les conditions du chaos dans lesquelles prospèrent les intérêts capitalistes et les bandes armées. La pseudo lutte contre le « terrorisme » est en fait la manière par laquelle il est fait obligation aux populations de recourir eux-mêmes au brigandage sous couvert d’idéologie et le choix alternatif de l’une de ces bandes, elles m^mes financées par des « alliés » comme les saoudiens sur lesquels on se montre peu regardant.. Daech, après Al Qaida en est l’illustration, il est à la fois le produit de la manière dont a été traité l’Irak, le mépris des forces de Saddam Hussein et le pillage basé sur l’exploitation des différences tribales et religieuses, jouant des uns et des autres pour asseoir le chaos de la domination, mais on trouve également en Afrique et en Europe, par exemple avec l’Ukraine les mêmes phénomènes.La guerre « juste » engendre la guerre civile et celle-ci est la condition de la domination étrangère.
La revendication de Poutine à repenser les contextes et les civilisations, à laisser charbonnier maître chez lui, s’inscrit a contrario de cette vision. Elle peut et doit s’accompagner du respect des Etats mais aussi du droit à l’autodétermination des peuples ce qui peut présenter des aspects contradictoires dans lesquelles il propose de suppléer à la guerre par la négociation diplomatique. La force de son intervention est due au constat de l’échec de la stratégie de la guerre juste ou humanitaire, comme à la conviction qu’il a acquise que jamais les Etats-Unis ne le laisseront à la tête de son pays, et accorderont à celui-ci la moindre place sur l’échiquier international.

Vladimir Putin est une force qui ne peut être ignorée dans le monde. Depuis que la Russie a annexé la Crimée en réponse au coup d’état des États-Unis et de l’OTAN en Ukraine, Obama et les médias capitalistes occidentaux, avec cette étrange capacité à l’auto-intoxication qui les caractérise, ont fallacieusement déclaré que Poutine est isolé du reste du monde. Ils ont déclaré qu’il était un monstre, un despote et qu’il avait perdu toute audience sur la scène mondiale..

Alors que les pays membres du G8 se sont transformé en G7 pour snober la Russie, le Président Poutine a été se faire des amis ailleurs et il a renforcé l’adhésion de son propre peuple face aux injures. Il peut avoir été isolé aux Etats-Unis et par sa clique, mais pas de la Chine et l’autres membres du BRIC ou de la Syrie ou de l’Iran ou en Irak, alors même que le monde multipolaire s’appuie de plus en plus sur de nouveaux rapports sud-sud. Alors que les nations occidentales utilisent l’État islamique (ISIS) comme une marionnette pour aboutir à un changement de régime en Syrie alors même qu’en Occident, ils mettent en avant le danger islamiste pour justifier n’importe quoi la guerre mais aussi la division entre travailleurs, Poutine a formé une alliance afin de mener à bien la tâche d’éliminer ce danger qui a été créé par l’intervention occidentale. Cette alliance s’appuie sur toutes les inquiétudes et les mécontentements provoqués par la stratégie des Etats-Unis et de leur clique au premier rang de laquelle, l’invraisemblable Hollande.

Non seulement la position de Poutine est forte en droit international puisqu’il répond à la demande d’un gouvernement en place, le seul reconnu par l’ONU quoique l’on pense de bachar El Assad, mais il note non sans pertinence que les seuls qui combattent réellement Daech sont les troupes du dit Bachar et les kurdes. Tous les autres mènent de jeux ambigus comme les américains, le pire étant sans doute Erdogan qui a choisi non pas de lutter contre Daech mais contre les kurdes. Que penser de l’incroyable manière de baptiser comme le font les Français une branche d’Al Qaida des islamistes modérés qu’il faudrait soutenir face à Bachar El Assad ?

Toutes les incohérences, les palinodies de la pseudo lutte contre le terrorisme et de la guerre « juste » ont fini par créer les conditions d’un rassemblement aux contours inédits au cœur duquel vient de se placer Poutine..

L’exemple du conflit palestinien comme symptôme d’une nouvelle donne

Chacun aura noté que depuis « les printemps arabes » dont il reste à analyser d’où ils ont surgi et qui les a utilisés, ce conflit palestinien a perdu son rôle central, celui dont on pensait que lui résolu, la paix régnerait au Moyen orient. Les Palestiniens peuvent s’en inquiéter mais les israéliens tout autant qui perçoivent bien qu’ils ne peuvent plus compter totalement sur le soutien inconditionnel des USA.

La meilleure preuve en est que Poutine et Obama ont tous les deux ignoré le conflit entre Israël et la Palestine dans leurs interventions à l’Assemblée générale de l’ONU. ce fait a été noté par l’homme politique israélien Avigdor Eskin à Radio Sputnik. Il s’agit d’un homme politique d’origine russe qui a émigré en Israël et qui est considéré comme d’extrême-droite. Son intervention rapportée par la radio russe, elle-même ayant des sympathies d’extrême-droite et accordant une large place aux déclarations de Marine Le Pen, témoigne du caractère complexe de la situation au Moyen Orient.

« Maintenant, tout le monde en Israël peut remarquer que le Président russe Poutine et le président Obama, n’ont pas dit même un mot sur le conflit israélo-arabe et local avec les Palestiniens, » a déclaré Eskin.

Eskin a également félicité Poutine pour le rôle de la Russie dans la résolution du conflit syrien.

« Si la Russie prend cette partie sous contrôle, alors on peut s’attendre à des développements heureux parce qu’à la fin du compte, la plupart des experts israéliens et politiciens et également des personnes militaires et du renseignement sont d’accord sur le fait que nous devrions être plutôt heureux qu’Assad reste au pouvoir, » a ajouté Eskin.

Eskin a ajouté que cela pourrait être parce que la crise des réfugiés a éclipsé le conflit israélo-palestinien. Poutine est également devenu « number one » dans les médias israéliens, selon Eskin, en raison de son discours. Foucade d’un homme d’extrême-droite ? C’est sans compter avec le fait que Netanayoun lui-même s’est rendu à Moscou et en est revenu semble-t-il rassuré.

Alors Poutine dont on connait les sympathies pour les juifs serait-il un agent sioniste ? Pas du tout , sa diplomatie demeure celle de l’Union soviétique, simplement il semble avoir compris avant d’autres la nouvelle donne et il l’accélère non pour conquérir l’hégémonie mais pour endiguer celle des Etats-Unis en utilisant les échecs patents de ce dernier.

La diplomatie russe correspond à un moment historique

La diplomatie de Poutine qui porte l’empreinte de Primakov et de la grande tradition soviétique a semble-t-il réussi l’exploit qui jadis était celui de la France dans le monde arabe : parler avec tout le monde et être même l’intermédiaire de tous les dialogues entre les adversaires les plus irréconciliables. Incontestablement Poutine dont chacun sait qu’il n’est ni antisémite, ni antimusulman, qu’il soutient l’existence d’un Etat Palestinien et plus généralement des Etats existant au Moyen Orient est-il en train d’apparaître aux yeux de tous comme la garantie de la stabilité face aux ingérences occidentales et à leur art de soutenir les fascismes dit islamistes tout en feignant de les combattre pour mieux détruire des régimes qui refusent leur main-mise ?

Sa lutte contre le terrorisme n’est pas un moyen pour intervenir dans le jeu international à la place des Américains, mais pour contrôler la déstrabilisation de ses propres frontières dans le Caucase et en Asie centrale.A ce titre la Russie peut nouer des alliances avec des gouvernement locaux dont elle partage le destin face à ces destabilisations.

Incontestablement dans le jeu complexe du Moyen Orient non seulement les dirigeants arabes et musulmans sont de plus en plus convaincus de l’intérêt qu’ils ont à négocier entre eux sans la médiation occidentale, mais il semble, paradoxe suprême qu’Israël soit également convaincu de l’intérêt de négocier les problèmes régionaux avec la garantie russe. Avigdor Eskin n’est pas seulement une de ces voix d’extrême-droite au nationalisme exacerbé qui se rapproche de Poutine et rêve de voir un Donald Trump à la maison blanche plutôt qu’un de ces présidents américain dominés par les néoconservateurs, leur idéologie aberrante entre gauchisme et intérêts débridés autour de leurs bizness de la guerre. Il est aussi représentatif de cette émigration juive venue de l’ex-Union soviétique et qui a conservé des liens avec la mère patrie et le souvenir de la lutte commune contre le nazisme. Ce qui a pu renforcer l’extrême-droite mais aussi les communistes.

Il faudrait encore souligner qu’ici aussi la politique russe et la politique chinoise sont complémentaires : favoriser les dialogues régionaux pour aboutir à des solutions diplomatiques, jouer un rôle de médiateur respectueux des souverainetés sans jugement sur les régimes et apporter des potentialités de nouveaux rapports sud-sud qui contournent l’hégémonie occidentale. Est-ce un hasard si actuellement les principaux investisseurs en Crimée sont les Chinois et les Israéliens ? Ce qui se joue est une autre méditerranée et incontestablement le traumatisme que constitue le problème des réfugiés joue dans le sens des choix de la Russie et de la Chine.

Mais la diplomatie russe n’est qu’une étape

A partir du moment où il s’agit de substituer un dialogue régional et le stricte respect du droit international en refusant les interventions aventuristes sous des prétextes de droit de l’homme à géométrie variable il est évident que beaucoup de gens peuvent s’y rallier au niveau de chaos qu’a atteint l’hégémonie sans principe ni limite des Etats-UNis et de leurs alliés occidentaux. Cela va des communistes à la droite nationaliste.

Est-ce que pour autant un parti communiste peut considérer qu’il n’y a aucune différence entre l’extrême-droite nationaliste et lui-même, il faut au contraire considérer qu’une telle situation exige un maximum de clarification, parce qu’il n’y aura ni paix, ni progrès tant que la base de l’exploitation et de la concurrence ne sera pas remise en question au plan national et international. Il est évident que quelqu’un comme Eskin ne se contentera pas des garanties concernant la survie d’Israêl fournies par la Russie, il lui faudra le silence international sur le « grand israël », des complicités acquises dans la lutte commune contre Daech. Face aux catastrophes engendrées par la politique occidentale sous direction américaine, la revendication aux survies nationales n’empêchera pas longtemps les appétits déchaînés et l’instabilité de la région s’accroîtra. La Russie elle-même ne prétend pas à un rôle qui fut celui de l’Union Soviétique mais seulement à endiguer la dangerosité de l’interventionnisme de l’OTAN et des forces occidentales.

Il s’agit non pas de prendre la tête d’un nouvel internationalisme mais d’endiguer les périls de la mondialisation capitaliste en empêchant partout les Etats-UNis et leurs alliés d’introduire le chaos, donc il s’agit d’une politique dont la dimension essentielle est le conservatisme mais qui a le mérite de revendiquer la paix dans le droit à un monde réellement multipolaire. Pas de revendication de la part de la Russie et de la Chine à prendre le relais de l’hégémonie américaine, leur situation économique ne leur permet pas une telle ambition.

Pourtant incontestablement et c’est ce qui est intéressant dans le discours de Poutine, son refus des universalismes factices, la volonté impérialiste d’imposer à la planète une unité fictive sous le joug des armes et de la finance, comme d’ailleurs dans « le rêve chinois », des jalons d’un autre monde sont posés, pourra-t-il exister tant que la « bête sauvage » du capitalisme sera déchaînée ? Une vision des intérêts communs entre les nationalistes d’extrême-droite et les communistes ne peut être qu’à courte vue et très rapidement déboucher sur de pires dangers. Il faut que les communistes, loin de se laisser tenter par un front des nationalismes, dégagent leur propre vision et que se renoue pour cela le dialogue entre partis communistes et forces progressistes. Celles-ci restent à rassembler parce qu’il parait à peu près évident que le PS comme le parti démocrate aux Etats-Unis en adoptant la stratégie catastrophique de la guerre « juste » favorable en fait aux intérêts capitalistes avant tout fait la preuve de son échec à proposer une perspective. Ce n’est pas seulement au plan international et il faut bien constater que si la chute de l’Union Soviétique parait avoir affaibli le mouvement communiste, les effets sont encore plus ravageurs sur l’hypothèse social démocrate.

Le grand mérite de la vision que tente de développer Poutine est d’être une des plus prospectives sur le monde dans lequel nous sommes avec la crise de l’impérialisme, mais elle est loin d’être suffisante par rapport aux mutations auxquelles nous sommes confrontés. Il est plus que jamais urgent que se dégage une approche communiste et cela ne pourra avoir lieu qu’en mesurant bien les défis de l’heure, la paix, les coopérations et non les pillages, l’exploitation, toutes choses que l’extrême droite tend à exacerber et qui est l’essence même du capitalisme et sa recherche exclusive du profit.



Nous aimons...

Refuzniks — Dire non à l’armée en Israël, de Martin Brazilai


Vaincre Macron, de Bernard Friot


Statistiques

Dernière mise à jour

dimanche 6 mai 2018

Publication

738 Articles
9 Albums photo
333 Dernières Infos
8 Sites Web
219 Auteurs

Visites

4 aujourd’hui
5 hier
230566 depuis le début
1 visiteur actuellement connecté