Dors mon ami. On ne t’oublie pas, mais on s’habitue à ton absence

mardi 9 février 2016
par  Sofiene Ben Hamida
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Dors mon ami. Rien n’a changé depuis ton départ, les rêveurs sont toujours si peu nombreux et leur nombre diminue sans cesse comme une peau de chagrin. Comme notre chagrin… Le soleil est toujours aussi beau dans notre pays, même si nous ne réussissons plus à le brader aux touristes bas de gamme de l’Europe. La pluie refuse toujours de tomber le six février pour ne donner aucun alibi à ceux qui ne veulent plus commémorer ta mort, car gagnés par la lassitude et le désespoir.

Dors mon ami. Rien n’a changé depuis ton départ. Ton père est toujours debout, toujours aussi digne mais il courbe un peu le dos sous le poids des années qui n’apportent rien de nouveau et du statut de père du martyr qu’il n’a pas choisi. Ses yeux sont un peu tristes à force de voir ton absence et le défilé des visages méconnus et sans contours.

Quant à ta femme, ton compagnon et ta compagne, elle est toujours aussi hargneuse. Elle continue de combattre, envers et contre tous, parfois avec tact, parfois maladroitement, mais toujours sincèrement et sans concession. Elle ne vit pas mais prend de l’âge. Elle n’arrive pas à détourner ses yeux de la flaque de sang que tu as laissé derrière toi sur le parking au point de ne pas s’apercevoir que les filles ont grandi, qu’elles lui arrivent au niveau de son regard, qu’elles tentent souvent de croiser, sans succès parfois.

Dors mon ami. Rien n’a changé depuis ton départ. Les camarades sont toujours là, des sentinelles solides au poste. Ils ne reculent pas, mais ils n’avancent pas non plus. Ils sont orphelins de toi et ils ne veulent pas le reconnaitre. Ils voulaient faire de toi une icône. Ils ont fait de toi un slogan hebdomadaire, scandé les mercredis. Ils ont tellement mal qu’ils se chamaillent entre eux, et se divisent encore plus jusqu’à devenir des entités indivisibles. Tes assassins ont eu raison de ton corps. Les camarades sont entrain d’assassiner ton rêve.

Quant à tes amis, trop nombreux, ils t’ont accompagné jusqu’aux portes de la ville, puis sont rentrés bredouilles, avec le sentiment du devoir accompli. Beaucoup, se sont sentis trahis par ton départ et sont retournés très vite à leur vie anonyme. Certains gardent leur participation à ton cortège funèbre comme un souvenir d’un événement exceptionnel bon à meubler leurs soirées d’hiver ou à raconter à leurs petits enfants. Les plus fourbes, « pleurent » leur Tunisie et noient leur déception en sablant le champagne dans les palaces de la banlieue ou les restaurants des capitales européennes.

Dors mon ami. Rien n’a changé depuis ton départ sauf que tes assassins sont toujours en liberté, qu’ils ont caché ton sang dégoulinant de leurs mains dans des gants de velours de couleur pourpre. Ils sont devenus les notables de la cité, respectés, craints surtout, par tous. Ils ont dû changer d’habilleur et élargir leurs costumes pour cacher leurs bedaines.

Sauf aussi que ceux qui nous ont promis de te venger, de te rendre à toi, à tes filles et aux Tunisiens, justice, ont pactisé avec tes assassins et sont devenus leurs alliés. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Leur engagement est défait par un simple aveu d’impuissance au détour d’un discours d’une grande éloquence.

Dors mon ami. Tu étais avec nous, tu es désormais en nous. Un slogan de plus pour meubler nos meetings et nos manifestations. Un slogan de plus, un slogan sans plus.

Dors mon ami, rien n’a changé depuis ton départ. Nous ne t’avons jamais oublié, nous nous sommes juste habitués à ton absence.



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