« Les origines du protectorat en Tunisie (1861-1881) » de Jean Ganiage

jeudi 28 avril 2016
par  Pr. Khalifa Chater
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Une thèse pionnière : "Les origines du protectorat en Tunisie (1861-1881)
Les éditions Berg viennent de réussir un coup de maître en publiant le livre de Jean Ganiage, « Les origines du protectorat en Tunisie 1861-1881 » dans sa version complète, un ouvrage que Bourguiba citait régulièrement dans ses discours au même titre d’ailleurs que l’Ithaf de Ahmed Ibn Abi Dhiaf quand il abordait cette période sombre de notre histoire.Faisant ressortir l’originalité de la démarche de l’auteur, le Professeur Khélifa Chater écrit dans sa préface au livre :

Comment présenter cette œuvre du professeur Jean Ganiage (1923 - 2012), qui traduit son attachement à notre pays où il a exercé au Lycée Carnot, a consacré ses principales recherches puis a rejoint la Faculté des Lettres de Tunis (octobre 1956 - fin 1961), après avoir soutenue sa thèse à Paris en juin 1957, sous la direction du doyen Pierre Renouvin et de Charles-André Julien ? Cette thèse fait sortir l’histoire coloniale de son ghetto, pour la faire entrer dans l’histoire des relations internationales.

Fait indéniable, la thèse du Professeur Jean Ganiage, "Les origines du protectorat en Tunisie (1861-1881)", reste un ouvrage de référence. Elle annonce que la recherche historique prend désormais la relève des travaux des orientalistes, plus soucieux d’identifier, de faire connaître et d’analyser les grandes références du Levant, dans une vision sinon statique, du moins peu soucieuse de l’évolution et de la dynamique interne depuis lors. Prenons la juste mesure de cette "normalisation" de la connaissance, par le recours à la discipline historique, ses méthodes d’investigation et ses analyses des archives, des différents aspects de la vie politique, économique et sociale. Fait inusité, l’historien de la Tunisie contemporaine a réuni sa riche documentation, par l’étude des archives de France, d’Angleterre, d’Italie, d’Allemagne et d’une certaine mesure de Tunisie, non complètement classés à l’époque. Peut être estimait-il que ses étudiants tunisiens, dont il dirigea les travaux pratiques aux archives de Dar el-Bey (les archives tunisiennes actuelles) étaient plus à même d’exploiter lés écrits en arabe, pour analyser les institutions de leur pays.

D’ailleurs, la recherche du Professeur Ganiage se réfère essentiellement aux causes profondes de la colonisation. Il a eu le mérite de montrer la donne internationale du partage colonial, d’évoquer l’offre anglo-allemande de la Tunisie à la France, en marge du congrès de Berlin (1878) : "Prenez Tunis, si vous voulez, dit lord Salisbury à Waddington. D’ailleurs, vous ne pouvez laisser Carthage aux mains des barbares". De son coté, Bismarck souhaitait donner la Tunisie à la France, comme compensation à l’occupation de l’Alsace. En réalité, le congrès de Berlin mettait fin à la défense anglaise de l’entité de l’empire ottoman et ouvrait largement les perspectives de colonisation, de l’Europe qui s’industrialise et a désormais besoin de marchés. Annoncée par le livre d’Estournelles de Constant, en 1891, cette révélation de l’offre restait quasi confidentielle. Objet du cours du professeur Ganiage, durant l’année universitaire 1959-1960, à l’Ecole Normale Supérieure de Tunis, elle fut accueillie par nous, ses étudiants, comme la révélation d’un secret bien gardée. Le Professeur Ganiage présenta la question dans sa complexité (hésitations de la droite françaises, suspicion des intentions allemandes, inquiétudes et tension avec l’Italie, état du partage colonial etc.). Examinant le revirement français, Jean Ganiage mit en valeur l’action de Courcel, pour assurer la conversion décisive de Gambetta et décrivit les préparatifs de l’expédition et la "préparation du fameux dossier de justification, à savoir la prétendue "menace des khmirs". De retour à la scène tunisienne, Jean Ganiage étudie la dérive du gouvernement beylical, depuis l’accès au pouvoir de Mustapha Ben Smaïl et le nouveau jeu des consuls par le passage de la rivalité anglaise Roche/Wood à l’affrontement italo-française Maccio /Roustan, puisque la Grande Bretagne est désormais sortie de scène, relayée avec moins de bonheur par l’Italie qui faisait valoir l’héritage de l’empire romain.

L’analyse de l’endettement tunisien est magistrale. Les emprunts de 1863 et de 1865, devaient susciter la banqueroute et la mise en tutelle de la régence (1868-1870). Le système d’obligations et les mécanismes de l’emprunt sont étudiés avec précision. D’autre part, les intermédiaires, la spoliation des détenteurs des titres et les opérations d’escroquerie sont mises à nu. Cas similaire à la situation égyptienne, l’origine financière de l’occupation coloniale est identifiée. La mafia des affaires n’est point épargnée, ainsi d’ailleurs que le jeu de Mustapha Khaznadar et de Mustapha Ben Smaîl. Les colonies européennes - la Tunisie étant une terre d’immigration pour Malte, la Sardaigne et la Sicile sont étudiées, ainsi que les grands "mercanti" (négociants) de Marseille et du Nord de l’Italie, qui ont servi la mise en dépendance précoloniale et ont été les agents des relations commerciales asymétriques. Ce qui contribua largement à l’endettement de la bourgeoisie tunisienne, à son exclusion du commerce de l’huile et au déclin du commerce transsaharien. La nouvelle architecture des routes tunisiennes devait faire émerger le Sahel, comme relai du commerce avec l’Europe.

En conclusion, le professeur Jean Ganiage détaille le procès de la colonisation : Une campagne de presse se déclencha, fin septembre 1881, pour dénoncer "une guerre pour les affaires". Jules Ferry fut pris à parti par la droite. De nombreux journaux organisèrent une campagne politique. Le procès du journal l’Intransigeant éclaire la question. L’opinion française ne devait conserver de la conquête coloniale que "le souvenir d’affaires discutables, de tripotages cyniques, ourdis dans le milieu corrompu d’une cour orientales (p. 608). Sans prendre position sur la question, le professeur Ganiage a eu le mérité d’étudier les dessous de l’opération et de prendre acte de la genèse d’un mouvement anticolonial français, qui se porte par la suite sur l’Indochine.

Certes, l’étude des institutions tunisiennes est plutôt l’objet d’un examen rapide - certains diraient exogène. Mais le Professeur Jean Ganiage a eu le mérite de traiter la question de l’insurrection de 1864, dans ses dimensions tunisiennes et internationales. Elle fut un mouvement de résistance primaire, un acte fondateur de l’histoire tunisienne contemporaine, qui dépassait la fronde provoquée par le doublement de l’impôt de la mejba et les exactions de l’équipe de Mustapha Khaznadar. Jean Ganiage met en valeur le gouvernement Khéreddine et surtout sa moralisation de la gestion gouvernementale, ainsi que son souci de relèvement du pays, illustré par la création du collège Sadiki, en 1875, hérité de la création de l’école polytechnique. Les velléités d’industrialisation d’Ahmed Bey ont été bien étudiées. Ont-elles contribué à l’endettement du pays et à sa mise en dépendance ? Les réformes constitutionnelles ont bénéficié d’un traitement de faveur, en dépit de leur insuffisance. L’imitation caricaturale a été peut être exagérée. Mais il appartient aux historiens tunisiens d’inscrire dans le processus de réforme, mis à l’ordre du jour par Ahmed bey et l’école tunisienne, qui a effectué une lecture ijtihadienne des références. Elle justifiait un meilleur mode de gouvernance, une affirmation de l’égalité des droits et une condamnation des discriminations entre les sujets du bey. De ce point de vue, la libération des esclaves, en 1846, fut une gageur. Elle précéda de nombreux pays européens.

Une prise de distance permettrait une réévaluation des effets d’entrainement des réformes engagées dans une conjoncture défavorable. A l’heure de l’aliénation de la souveraineté, des réformateurs ont fait le pari de l’ouverture, du progrès, de la remise en cause de l’absolutisme, de la défense du régime constitutionnelle. Certes la greffe n’a pas réussi, ni dans le domaine politique, ni dans le système économique. Mais la pensée politique tunisienne devait hériter cet attachement à la constitution. Ne perdons pas de vue, que le mouvement national a mis en exergue la défense du Destour. Autre acquis, ce souci de promotion et cette soif de l’enseignement moderne à la sadikienne.

La thèse du professeur Jean Ganiage inaugure les recherches universitaires sur le Maghreb contemporain, après la synthèse de l’histoire du Maghreb de Charles-André Julien (Payot, Paris, 1932) et son livre remarquable l’Afrique du nord en marche 1880-1952 (1953). Les travaux entrepris par Jean Ganiage, Jean-Louis Miege, André Nouschi, Charles-Robert Agéron, Robert Mantran, André Martel, Carl Brown, Ernet Gllner etc. correspondaient d’ailleurs à la première décennie postcoloniale. Les historiens maghrébins prirent la relève, confortant leurs recherches par l’étude des références maghrébines telles que les annales d’Ahmed Ibn Abi Dhiaf (vulgo Ben Dhiaf), publiées bien après la thèse de Ganiage. Elles exprimaient la dynamique intérieure des acteurs de la Tunisie et l’exploitation méthodique des archives nationales, qui complétaient et corrigeaient les rapports des consuls et des négociants européens. Cet effort conjugué devait permettre de réactualiser la connaissance et assurer sa relecture. Pouvaient-ils ne pas prendre la juste mesure de l’apport de cette œuvre, recadrant la connaissance des origines du protectorat français et annonçant la naissance de l’école tunisien d’histoire contemporaine qui lui doit tant.



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