Le jour d’après ou la tragédie des drapeaux

samedi 11 mars 2017
par  Guillaume Sayon
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Voilà que le drapeau rouge n’a pas le droit de se déployer pour défiler le 18 mars, date d’une marche triomphale où la République des petits marquis sera brandie sur une pique pour en exiger une autre, aussi sage et rangée que sa sœur aînée. Un peu moins concentrée sans doute, toujours aussi bourgeoise assurément. On disserte, on s’insulte, on divise, on joue le petit spectacle de Guignol sur la petite place quand les vastes rouages historiques s’emballent et que les peuples n’ont plus envie de rire.

L’affaire devient sérieuse messieurs ne le voyez-vous pas ? Le vieux continent se vautre de nouveau dans les pulsions fiévreuses de l’autoritarisme. Comment pourrait-il en être autrement ? L’Union européenne n’est-elle pas la résurrection faussement aseptisée du fascisme à grande échelle ? Ce qu’elle a fait endurer à la Grèce dans un silence complice, n’est-ce pas une parfaite démonstration de la brutalité des puissants, prêts à tout pour que le règne ordo-libéral claque dans le vent de l’éternité ? Elle tue les paysans, les hôpitaux, les universités, elle fabrique des villes fantômes où les usines trônent abandonnées, rongées par la rouille, la pourriture et les souvenirs des jours heureux. Vous faites la leçon aux ouvriers ou à ceux qui le fussent jadis, ces hommes pétris de mauvaises manières, si détestablement insolents, qui se tournent, tourmentés par ce sentiment d’abandon et de colère, vers la droite populiste. Ne comprenez-vous pas qu’ils n’en peuvent plus ?

Ici, en bas, dans la province lointaine où il n’est pas besoin d’avoir lu Hugo pour comprendre la misère, on se suicide, on se détruit, on meurt. Alcool, médicaments, divorces, violence, drame. Dans un récent portrait sur Mélenchon où un psychanalyste médiatique brosse avec une fausse retenue dans le sens du poil le tribun magnifique, on le voit à Hénin-Beaumont devant un coron le teint blafard, la mine décomposée, le regard sombre. Alors que pour ne pas qu’elle s’écroule et roule sur le sol il est obligé de blottir sa tête entre ses mains, il lâche tragiquement « quelle misère ici, je ne m’attendais pas à ça … »

Nous autres, les militants honnêtes, les petites âmes pleines de bonté et de courage qui partageons et supportons tous les jours cette réalité crue et drue, on ne sait plus quoi faire, quoi dire. Chez nous, personne ne mène campagne ou presque, à peine voit-on fleurir quelques affiches ici ou là. Vous, vous jouez vos partitions avec vos grands airs, vos slogans, vos postures. Le pouvoir vous fait bander, le petit jeu de la chaise musicale pimente vos existences. Autour de vous, tous vous ressemblent, vous encouragent, vous idolâtrent. Tous ignorent à quel point le réel peut être cauchemardesque.

Le drapeau rouge pour le drapeau rouge n’a aucun sens s’il n’incarne pas une espérance, un sentiment de révolte, une illumination capable de nous soulever. Il est là le fond du problème. Promettre 100 milliards de dépense publique supplémentaire dans les 5 ans qui viennent ou une sixième république parlementaire ne changera rien à l’équation. Tant qu’on ne dira pas vouloir jeter Maastricht au feu, tant qu’on ne dira pas qu’on ré-ouvrira les usines par la force en prenant collectivement le droit de propriété qui nous revient, tant que l’école ne sera pas de nouveau un sanctuaire qui protège, qui délivre, qui brise les chaînes et élève les consciences, vous pourrez continuer à pleurer le soir du premier tour, à dire votre incompréhension, à déplorer l’ascension continue et vertigineuse de l’extrême-droite. Criez, maudissez, jouez la petite farce mais ne nous demandez pas de comploter avec vous. N’insultez pas notre intelligence quand nous aiguisons notre précieuse et expérimentée méfiance, quand nous n’applaudissons pas à tout rompre votre délicieuse figuration ou ne réalisons pas la docile petite courbette. Les matins ne chantent plus depuis longtemps ici malgré les promesses et les beaux parleurs.

En vérité je vous le dis, beaucoup ne vous suivront pas. Beaucoup ne glisseront pas le bulletin dans l’urne. Beaucoup se disent que tout ça n’a que trop duré. Beaucoup se disent que d’ici quelques semaines le sketch prendra fin, que la gauche sera en lambeaux avec un PS atomisé car tous ses cadres auront rejoint Macron, que l’opération Mélenchon ne pissera pas plus loin que le mur et qu’il disparaîtra aussi soudainement qu’il est apparu. La misère elle sera toujours là et nous avec. Vos larmes chaudes n’y pourront rien. Votre couardise sous perfusion de renoncement par contre …




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