Turquie, Erdogan, le référendum de trop

dimanche 19 mars 2017
par  Hassane Zerrouky
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Tayyip Erdogan est reparti en guerre. Cette fois-ci contre les pays, Allemagne et Pays-Bas en tête, ayant annulé les meetings de soutien au référendum constitutionnel du 16 avril. Meetings que devaient animer des ministres turcs, parmi lesquels le chef de la diplomatie turque Mevlut Cavusoglu, dont l’avion, suprême affront, a été empêché d’atterrir aux Pays-Bas. La Suisse mais aussi l’Autriche ont également interdit tout rassemblement sur leur territoire. Seul pays à avoir fait exception, la France qui a autorisé dimanche dernier la tenue d’un meeting à Metz.

La communauté turque en Europe, ce sont plusieurs millions de voix potentielles, une communauté travaillée au corps par l’opposition au pouvoir d’Erdogan, et dont les voix pèseront dans la balance le 16 avril prochain. D’où la colère du chef de l’Etat turc qui, soi-dit en passant, excelle dans l’art de la provocation, sait jouer sur les réflexes nationalistes à fleur de peau d’un grand nombre de ses concitoyens, contre l’Europe mais aussi contre les « séparatistes » kurdes assimilés abusivement aux terroristes de Daesh. Une stratégie qui lui a déjà réussi quand il a orchestré la peur du chaos et de la guerre civile suite à l’attentat sanglant d’Ankara du 10 octobre 2015 (plus de 100 morts), et ce, à moins d’un mois des élections législatives, remportées au demeurant par son parti l’AKP (Parti de la justice et du développement, issu de la mouvance islamiste). Reste à savoir si cette stratégie suffira pour convaincre les Turcs – plus de 55 millions d’électeurs – à voter en faveur de la réforme constitutionnelle le 16 avril prochain.

De quoi s’agit-il ? Pour mémoire, le 21 janvier, le Président turc, qui caresse le rêve d’une loi fondamentale lui attribuant les pleins pouvoirs, avait remporté une première manche en faisant adopter par le Parlement son projet de révision constitutionnelle par 339 voix sur 550, ce grâce à l’appui des députés ultra-nationalistes de l’Action nationale (MHP). Sans lui, l’AKP n’aurait pas obtenu la majorité requise des trois-cinquièmes. En revanche, le CHP (Parti républicain du peuple, kémaliste) et le HDP (Parti démocratique des peuples, qualifié de pro-kurde), avaient voté contre.

Si cette réforme constitutionnelle est adoptée le 16 avril prochain, la Turquie basculera d’un régime parlementaire où le chef de l’Etat n’a qu’une fonction honorifique comme c’est le cas en Allemagne, en Italie ou en Autriche, vers un régime présidentiel où le président élu au suffrage universel disposera de tous les pouvoirs. Une sorte d’hyperprésidence, sans réels contre-pouvoirs comme cela existe aux Etats-Unis par exemple, où on le voit, Donald Trump ne peut faire ce qu’il veut. Mieux, bien qu’elle limite à deux le mandat présidentiel, la nouvelle loi fondamentale, qui doit entrer en vigueur en 2019, permettra à Erdogan de briguer deux mandats et de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2029 ! Il pourra également intervenir directement dans le fonctionnement de la justice en mettant fin à l’indépendance de celle-ci, garantie par la Constitution de 1982. En effet, depuis qu’il est aux affaires, Tayyip Erdogan a dû composer avec la Cour constitutionnelle et les magistrats, dont l’une des dernières décisions a été de remettre en liberté des journalistes et l’écrivaine Asli Erdogan, accusés de « complot » et menacés de lourdes peines de prison.

Aux yeux de l’opposition kémaliste et démocrate pro-kurde, qui accuse Erdogan de dérives autoritaires, cette réforme est insupportable. En effet, ses adversaires dénoncent le fait que ce référendum se tienne sous état d’urgence. Depuis la tentative de coup d’Etat du 15 juillet dernier et l’instauration de cet état d’exception, la Turquie a connu des purges d’une ampleur inédite : plus de 43 000 personnes ont été arrêtées et plus de 100 000 fonctionnaires limogés ou suspendus, notamment des universitaires, des magistrats, 170 médias fermés et 145 journalistes et écrivains mis en prison, à quoi s’ajoute l’embastillement de 12 députés du HDP dont les deux co-présidents Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag.

Toutefois, pour l’AKP et son chef Tayyip Erdogan, qui jouent gros dans cette affaire, la partie est loin d’être gagnée. Une croissance économique en baisse (2,7% pour 2017) alors qu’elle a été à deux chiffres durant plusieurs années, un taux de chômage de 11%, à quoi s’ajoute l’hostilité des Turcs à la guerre en Syrie qui a fini par déborder sur le territoire turc comme l’atteste cette multiplication d’attentats-suicides à Istanbul, Ankara et ailleurs, tout cela va peser au moment de glisser le bulletin dans l’urne. Selon un dernier sondage, le « non » à la révision constitutionnelle l’emporterait de deux points sur le « oui ».




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