Meral Akşener, une femme contre Recep Tayyip Erdoğan

Une réformatrice ou Marine Le Pen turque ?
mardi 21 novembre 2017
par  Matthieu Eynaudi, Max-Valentin Robert
popularité : 1%

Le 25 octobre 2017, l’ancienne ministre de l’intérieur Meral Akşener a créé une nouvelle formation, le « Bon Parti » (İyi Parti). Parfois comparée à Marine Le Pen, elle pourrait apparaître comme un recours face à Recep Tayyip Erdoğan et rassembler au-delà de l’électorat nationaliste en vue de l’élection présidentielle de 2019. Un sondage de l’Institut Gezici publié le 1er novembre la donne même gagnante dans le cas d’une élection anticipée, avec 52,9 % des voix au deuxième tour.

« Je le défierai. Tout le monde sait que je suis quelqu’un de dur. Je rétablirai l’État de droit en Turquie. » Meral Akşener n’en est pas à sa première charge contre le président turc. « Je ruine sa zone de confort car il sait que je suis une vraie rivale », a-t-elle également déclaré. La frondeuse nationaliste revient sur le devant de la scène avec un double objectif ambitieux : prendre la tête de l’électorat nationaliste et remporter l’élection présidentielle de 2019. Pour ce faire, elle devra battre deux poids lourds de la vie politique turque : Devlet Bahçeli, leader du Parti d’action nationaliste (MHP) depuis 1997 et bien sûr, l’hyperprésident Recep Tayyip Erdoğan, homme fort de la Turquie depuis 2003.

Selon les premières déclarations de la garde rapprochée de Meral Akşener, le Bon Parti envisage une synthèse — nationaliste — des idées de la formation islamoconservatrice d’Erdoğan, le Parti de la justice et du développement (AKP) et du Parti républicain du peuple (CHP), héritier idéologique d’Atatürk. Au vu de l’extrême polarisation qui caractérise actuellement la vie politique turque, cette ambition pourrait faire sourire. Et pourtant, en choisissant le quartier très élitiste et kémaliste de Çankaya pour héberger le siège de son nouveau parti, Meral Akşener a envoyé un message fort en direction des laïcs. Sur son compte Twitter (1,9 million d’abonnés) se succèdent des hommages aux soldats « martyrs » tombés lors d’affrontements avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), des photographies de Mustafa Kemal pendant la guerre d’indépendance et, chaque vendredi, des illustrations de mosquées assorties de phrases pieuses. Sur ce trépied nationaliste, kémaliste et conservateur, elle entend se hisser au-dessus des clivages — à l’exception bien sûr des cercles autonomistes kurdes. Des milliers de démissions de délégués et de cadres du MHP ont déjà eu lieu en sa faveur.

LA FRONDE AU SEIN DU MHP

L’apparition d’une formation de droite radicale en Turquie remonte à la fondation du Parti de la nation (MP) en 1948 par des dissidents du Parti démocrate (DP), de centre-droit. Ce mouvement puis ses avatars voient s’affronter deux courants du nationalisme turc, une querelle des anciens et des modernes qui résonne encore aujourd’hui. D’un côté se trouvent ceux qui ancrent leur nationalisme dans le passé ottoman et l’islam ; leur pensée s’inscrit dans le — très large — mouvement de réaction au kémalisme. De l’autre, ceux qui ont adhéré à la rhétorique pantouraniste1, distillée dès la fin du XIXe siècle et partiellement reprise par l’idéologie officielle de la jeune République turque. De fait, les pantouranistes sont plus enclins à défendre le kémalisme, ainsi que l’héritage culturel préislamique.

Ces dissensions firent l’objet d’une tentative de synthèse par une figure fondatrice de l’extrême droite turque, le colonel Alparslan Türkeş. Après avoir participé au coup d’État de 1960, Türkeş parvint à se faire élire à la tête du Parti républicain et paysan de la nation (CKMP), parti de droite radicale qui changea de nom en 1969 pour devenir l’actuel MHP. Chef du mouvement jusqu’en 1997, il tenta de ménager les deux courants, aidé en cela par le climat de guerre froide extrêmement violente qui régnait en Turquie. Dans ce contexte, les militants nationalistes et islamistes parvinrent à mobiliser un front commun de jeunes activistes d’origine rurale, à travers une rhétorique anticommuniste virulente, amalgamant sympathisants socialistes, syndicalistes, kurdes et alévis. Au paroxysme d’une véritable guerre civile qui dura jusqu’au coup d’État de 1980, les affrontements de rue entre l’extrême droite et l’extrême gauche faisaient une dizaine de morts chaque jour.

Le décès de l’ancien colonel déclencha de nouvelles rivalités au sein de la droite nationaliste turque. Au congrès de mai 1997, trois candidats principaux se présentèrent à sa succession : Devlet Bahçeli, Ramiz Ongun et Tuğrul Türkeş, le fils du colonel, qui refusa de reconnaître les résultats. Le congrès fut reporté et Bahçeli devint — par défaut — le nouveau leader du MHP, dont il eut peine à contenir les dissensions internes.

Depuis 2002 et la fin du gouvernement de coalition avec le centre gauche, le MHP est redevenu un parti d’opposition, oscillant entre la troisième et la quatrième place. Après avoir culminé à 16,3 % des suffrages exprimés en juin 2015, il est descendu à 11,9 % cinq mois plus tard. Une partie des dirigeants du MHP a imputé cet échec à Bahçeli et exigé la tenue d’un congrès extraordinaire. Devant le refus de ce dernier, Akşener, alors créditée d’une bonne cote de popularité, a déposé une plainte avec deux anciens députés, Koray Aydın et Sinan Oğan. Le 19 juin 2016, dans le cadre d’un congrès organisé par les frondeurs, 659 délégués ont voté la tenue d’une réunion extraordinaire qui devait adouber le nouveau chef du parti. Ce vote a été considéré comme illégal par Devlet Bahçeli, qui a reçu le soutien du Conseil supérieur des élections (Yüksek Seçim Kurulu).

Ces deux épisodes ont persuadé les frondeurs que le gouvernement AKP s’était accordé avec le leader du MHP, échangeant son maintien à la présidence du parti contre son soutien politique. Les suites de la tentative de coup d’État ont renforcé ces allégations.

En effet, la tentative de putsch du 15 juillet 2016 imputée par les autorités à la confrérie de Fethullah Gülen a compliqué la tâche des frondeurs du MHP, accusés par la presse progouvernementale de proximité avec la communauté ou cemaat2. Le journal Yeni Akit a même soutenu que si le putsch avait réussi, Meral Akşener serait devenue cheffe du gouvernement. Le contexte post-coup d’État a fourni à Delvet Bahçeli l’occasion d’un regain de légitimité. Faisant sien l’« esprit de Yenikapı » (l’unité nationale), il a appelé au rassemblement derrière le gouvernement face aux menaces güleniste et séparatiste kurde, s’est prononcé pour le rétablissement de la peine de mort et pour le oui lors de la campagne référendaire sur la présidentialisation du régime.

Le référendum a provoqué au MHP de nouveaux déchirements. Les frondeurs, menés par Meral Akşener ont appelé à refuser la réforme constitutionnelle à travers la plateforme « Les nationalistes turcs disent non ».

LE BON PARTI N’EST PAS LE FN FRANÇAIS

Plusieurs observateurs ont dressé une comparaison entre Marine Le Pen et la présidente du Bon Parti. Face à l’électorat, il s’agit d’occuper l’espace politique à l’extrême droite, tout en utilisant le mécontentement et le désir de renouvellement pour rassembler plus largement. Pour autant, le programme et la vision des deux leaders nationalistes diffèrent sur plusieurs points.

La critique de la mondialisation économique formulée par Marine Le Pen ne trouve pas d’écho chez les nationalistes turcs, adeptes d’une ligne libérale classique. Meral Akşener manœuvre vers les électeurs du centre, notamment les déçus du CHP. En effet, le parti d’Atatürk se trouve, depuis plusieurs scrutins nationaux, réduit à un score incompressible autour de 25 % des suffrages. Le Bon Parti pourrait bénéficier de l’envie de renouvellement présente chez les électeurs sécularisés, progressistes et néanmoins sensibles au discours nationaliste.

Cette sympathie pour Akşener semble toutefois absente dans la frange gauche du CHP. La formation d’Atatürk est toujours une valeur refuge pour les électeurs les plus attachés à la laïcité. Les alévis devraient ainsi rester réfractaires à la dirigeante du Bon Parti, qui espérait les séduire en incarnant une opposition plus agressive à l’AKP que le CHP actuel.

Autre différence majeure entre Le Pen et Akşener, la dirigeante frontiste n’a exercé de fonctions qu’aux niveaux local et européen, tandis que la frondeuse turque a occupé les postes de ministre de l’intérieur et de vice-présidente du Parlement. Elle bénéficie également — contrairement à Marine Le Pen — d’un passé au centre droit qui légitime son revirement idéologique3. En outre, ses appels répétés aux électeurs de l’AKP inquiets du tournant autoritaire pris par Recep Tayyip Erdoğan, aux électeurs (majoritaires) du MHP ayant voté non au dernier référendum constitutionnel, ainsi qu’aux électeurs « stratèges » du CHP lassés du leadership de Kemal Kılıçdaroğlu contribuent à classer au centre droit la démarche politique du Bon Parti.

De plus, contrairement au Front national (FN) français, la question européenne occupe habituellement une place marginale dans le discours nationaliste turc. Tout en pourfendant le soutien supposé de l’Union européenne (UE) à l’Arménie, à la Grèce et au PKK, le parti peut occasionnellement défendre l’adhésion turque. En 2010, lors d’une réunion de la Conférence des présidents des Parlements de l’UE, celle qui était alors vice-présidente de la Grande Assemblée nationale de Turquie avait fait l’éloge du traité de Lisbonne.

UNE DROITE « ATATÜRKISTE » CONTRE L’AKP

Enfin, le Bon Parti devrait incarner une position « centriste » sur le rapport entre religion et État. L’ex-député Yusuf Halaçoğlu a déclaré que la nouvelle formation serait « atatürkiste », ce qui induirait une laïcité revendiquée. Selon CNN Türk (7 juillet 2017), ce mouvement « s’opposera aux sectes, aux confréries et à toutes les structures ’’religieuses’’, les laissant hors de la politique. Ce parti sera fermé à tous les courants de pensée conduisant au séparatisme social ».

S’il fallait comparer le nouveau parti à d’autres formations politiques européennes, il faudrait davantage regarder vers l’aile droite des partis conservateurs classiques, alliant libéralisme économique, exigence d’un État fort, discours sécuritaire et identitarisme. Cette démarche trouve d’autant plus de légitimité qu’elle va de pair avec une dérive islamiste et autoritaire du gouvernement que désapprouvent les électeurs centristes de l’AKP. La création du Bon Parti pourrait alors donner lieu à un chassé-croisé des suffrages lors des prochaines élections, l’AKP se retrouvant à droite d’une nouvelle formation nationaliste.

Un écueil subsiste : la présidentialisation du régime a franchi une étape supplémentaire depuis le référendum constitutionnel et pourrait affecter la stratégie de Meral Akşener. Le système parlementaire turc reposait sur un scrutin législatif proportionnel régulé par un seuil d’accès à l’Assemblée de 10 % des voix. Dès lors, un parti dont les scores se situaient autour de 15 % pouvait occuper une position d’arbitre et ainsi, jouer un rôle supérieur à sa représentativité4. Or, l’élection présidentielle au suffrage universel direct prive la formation de Meral Akşener d’un rôle éventuel de parti pivot. Autre danger : une partie de la presse dénonce une supposée allégeance de la dirigeante du Bon Parti aux États-Unis et à l’OTAN5, ce qui dans un contexte d’anti-américanisme, de rapprochement turco-russe et d’allégations de « gülenisme », pourrait lui valoir l’accusation de trahison. Si les sondages restent fluctuants, si le parti n’est crédité que de 6,4 % d’intentions de vote, ils la donnent en revanche victorieuse au second tour de l’élection présidentielle, une élection il est vrai fortement personnalisée. Le rejet de l’autoritarisme suffira-t-il pour faire du Bon Parti une alternative crédible ?



1 L’idéologie pantouraniste prône l’union politique des populations turcophones et plaide donc pour un rapprochement de la Turquie avec l’Azerbaïdjan et les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale.

2 Terme utilisé pour désigner la confrérie de Fethullah Gülen.

3 Après avoir milité dans les « Foyers idéalistes » (l’organisation de jeunesse du MHP), Akşener rejoignit les libéraux-conservateurs du Parti de la juste voie (DYP) en 1995, avant de revenir au MHP en 2001.

4 Par exemple, lors des débats parlementaires sur la réautorisation du port du voile à l’université, le MHP se positionna du côté de l’AKP contre le CHP. La formation nationaliste a toutefois pu, à d’autres occasions, faire front commun avec les kémalistes, comme durant la coalition Bahçeli-Ecevit de 1999-2002.

5 Cette accusation est notamment présente dans les colonnes du journal « rouge-brun » Aydınlık.



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