Maroc-Algérie : une guignolade sur fond de crise et de conflit au Sahara occidental

mardi 23 février 2021
par  Ali Lmrabet
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La comédie de l’indignation jouée depuis la diffusion d’une émission algérienne grimant Mohammed VI en « Guignol de l’info » a sans doute été conçue par des officines du makhzen pour tenter de dissimuler la situation sociale, économique et diplomatique du Maroc

Ce n’est plus une bisbille, c’est un vaudeville. La réaction de plusieurs ministres marocains, dont le premier d’entre eux, le chef du gouvernement Saâdeddine el-Othmani, de plusieurs chefs de partis, et même de trois instances de la presse, à une émission de la chaîne de télévision algérienne Echourouk laisse l’observateur des difficiles relations maroco-algériennes pantois.

Voilà qu’en 2021, au beau milieu d’une des plus graves pandémies de l’histoire et d’une crise économique sans précédent, des ministres, des politiciens et des journalistes oublient tout ce qui se passe autour d’eux et trouvent le temps d’élaborer des communiqués pour s’en prendre à une chaîne de télévision étrangère.

Et pas seulement eux. Dans la rue, on a vu des sujets de Sa Majesté, sans respecter la distanciation physique, s’envelopper dans le drapeau du royaume pour appeler à la rupture des relations diplomatiques avec le pays voisin.

Une Marocaine réagit sur une chaîne nationale à l’émission satirique diffusée en Algérie (capture d’écran/medialive.ma)

D’autres l’ont menacé des foudres de l’enfer. Un influent Youtubeur, Hamid Mahdaoui, qu’on aurait cru plus pondéré et moins sensible aux sirènes des incantations patriotardes d’un régime qui l’a injustement privé de sa liberté pendant trois longues années, a fait arrêter sa voiture sur la route pour, dit-il avec un air grave, traiter d’une « affaire urgente ». Plus tard, dans une deuxième vidéo, plus longue, Mahdaoui a élaboré un… « plan pour vaincre le régime algérien ».

Bien entendu, les excités de l’autre côté ont répondu avec la même ardeur. Une Youtubeuse algérienne a ainsi traité « tous » les Marocains de « fils de p*** ».

Et pour se prémunir contre, probablement, la fureur des réseaux sociaux de son pays, l’ambassadeur d’Algérie à Rabat a gommé maladroitement l’image de Mohammed VI sur une photo posée sur une étagère de son bureau dans laquelle il apparaît en présence du souverain marocain.

Heureusement que le ridicule ne provoque pas de guerres. Si c’était le cas, Marocains et Algériens seraient déjà en train d’appeler aux armes leurs populations respectives.

Baisemain, Trump et Sahara occidental

De quoi s’agit-il ? L’Algérie, « sœur » et « honnie » en même temps, aurait-elle lancé un missile sur le Maroc ? Non, non… Il s’agit simplement d’une émission satirique de la chaîne Echourouk, dans laquelle on voit le roi Mohammed VI en « Guignol de l’info ».

La marionnette aborde plusieurs sujets : le baisemain, Trump et le Sahara occidental, ainsi que les tensions au sein de la famille royale, entre les sœurs du souverain et son ex-épouse.

Ce dernier sujet n’est qu’une reprise d’une information révélée il y a plusieurs semaines par un journaliste espagnol, récupérée et développée plus tard par une chaîne israélienne. La scène, la guignolade, dure tout au plus quelques minutes.

Cela n’a pas empêché le très officiel Conseil national de la presse (CNP) marocain de diffuser un redondant communiqué dans lequel il a « condamné » le plus fermement du monde la violation par la chaîne de télévision algérienne « de l’éthique et de la déontologie ».

Cet organisme, qui est une marionnette en vrai de l’État, a été suivi par la Fédération marocaine des éditeurs de journaux (FMEJ), dont le président, en déplacement à Laâyoune, au Sahara occidental, a dû interrompre son séjour pour tirer à vue sur le « comportement irresponsable » et « insolent » de ses confrères algériens.

Pour ne pas être en reste, la dernière venue des instances de presse au Maroc, l’Association nationale des médias et des éditeurs (ANME), scission de la précédente, a repris la flamme de l’indignation en considérant que les « attaques immorales », « vulgaires et dégénérées » des Algériens découlent d’un « acte condamnable qui n’a rien à voir avec l’éthique de la profession journalistique ». Que de vertueuses tirades pour un guignol. Une affaire guignolesque donc.

L’explication d’une indignation sincère ne tient pas la route

Si la marionnette, par qui le scandale arrive, ressemble au roi, la voix du guignol et son accent ne sont guère ceux du souverain marocain et ou de l’un de ses fidèles sujets.

Le scénariste d’Echourouk aurait pu être mordant, marrant, voire cruel s’il connaissait le Maroc et les Marocains. Mais n’en déplaise au nationalisme patriotard marocain, la scène de l’émission algérienne n’a rien d’offensant ni de déplacé. C’est une parodie, l’art de déformer d’une façon burlesque une situation ou un personnage réels.

Ce qui a apparemment dérangé en haut lieu, c’est l’apparition de cette figurine, de surcroît chez le voisin algérien. Car personne auparavant, même du temps béni des « Guignols de l’info » tunisiens de l’après-Ben Ali, n’avait songé à caricaturer le roi du Maroc avec une poupée grandeur nature. Mais l’explication d’une indignation sincère ne tient pas la route.

Ce n’est pas la première fois que la presse algérienne caricature le roi en le présentant souvent dans des poses et des apparences peu glorieuses.

Caricature de Dilem publiée dans le quotidien algérien Liberté le 8 décembre 2020 (capture d’écran/Liberté)

Les caricatures de Mohammed VI exécutées par Dilem, une institution du dessin de presse dans le pays voisin, ou par le non moins talentueux Le Hic, ont toujours été, et le seront sûrement dans le futur, inscrites dans une démarche transgressive. C’est leur marque de fabrication. Cela fait partie de leurs gènes.

Caricature du Hic publiée dans le quotidien algérien El Watan, le 13 décembre 2020 (capture d’écran/El Watan)

À ceux qui seraient tentés de leur conseiller d’oser caricaturer leur chef d’État, il faut leur répliquer que c’est déjà fait. Et pas une seule fois. Dilem en sait quelque chose.

De l’autre côté de la Méditerranée, en Espagne, pays voisin du Maroc et avec lequel ce dernier entretient également des relations empreintes de susceptibilités à fleur de peau, la presse a souvent étrillé sur le papier, et dans des émissions, satiriques ou pas, à la radio et à la télévision, l’image de Mohammed VI.

On peut le vérifier en épluchant les documents d’archives d’actualité depuis 1999 ou les bibliothèques de la presse écrite. En introduisant les mots justes sur n’importe quel moteur de recherche sur internet, on peut accéder immédiatement à des dizaines de caricatures du roi Mohammed VI.

Pourquoi alors l’État profond marocain a-t-il lâché ses affidés contre l’Algérie et pas contre l’Espagne ? Après tout, il existe entre le Maroc et l’Espagne, tout comme avec l’Algérie, un lourd contentieux diplomatique.

Et surtout, Madrid occupe militairement deux villes enclavées en territoire marocain, ainsi que des îlots et des rochers, des poussières d’empire situées à quelques mètres seulement de la côte marocaine.

Avant de répondre à cette question, il faut se remémorer (sans donner de noms pour ne pas faire dans la délation) qu’un professionnel de la presse marocaine, hier journaliste dissident, aujourd’hui en odeur de sainteté auprès de l’establishment chérifien, a publié il y a quelques années en France un livre dans lequel il a fait référence à un dessin du Canard enchaîné montrant Mohammed VI sous un accoutrement pas très musulman et dans une pose, disons, pas très digne.

Ce journaliste, qui n’a jamais renié son livre, est même allé plus loin en commentant la caricature et en apportant des informations supplémentaires. Si le livre en question et ce numéro du Canard enchaîné sont toujours interdits au Maroc, ce journaliste, membre d’ailleurs de cette Fédération marocaine des éditeurs de journaux si belliqueuse envers le « comportement irresponsable » et « insolent » des Algériens et si imbue d’« éthique » et de « déontologie », bénéficie aujourd’hui dans son média de juteux contrats de publicité émanant de plusieurs grandes entreprises nationales, dont l’incontournable et très prospère opérateur téléphonique historique Ittissalat Al Maghrib.

Éthique ? Déontologique ?

Enfin, un très doué dessinateur marocain, qui collabore aujourd’hui avec deux sites qui sont l’émanation directe de l’État profond, Le360 et Barlamane pour ne pas les citer, a dans le passé, en France encore une fois, produit une série BD intitulée Mohammed VI, le roi qui ne voulait pas être roi, et dans laquelle il a caricaturé en long et en large, et dans des positions burlesques, le roi du Maroc.

Tout ça est connu, reconnu et, le plus important, accessible à tous. Et il n’y a jamais eu aucun hallali.

C’est pour cette raison que cette sortie intempestive, non pas celle du petit peuple ignorant qui agite des calicots, mais plutôt de ces trois instances de presse dont les responsables sont forcément au courant de l’historique des caricatures sur Mohammed VI, est inexplicable.

Deux poids, deux mesures ? Cette utilisation à tort et à travers de termes aussi sérieux que l’éthique et la déontologie cache-t-elle quelque chose ? Sûrement.

Il y a quelques semaines, le site marocain Chouf TV a diffusé une vidéo, qui lui a été probablement remise par un organisme sécuritaire de l’État, montrant l’ex-ministre et bâtonnier Mohamed Ziane, avocat de plusieurs journalistes indépendants et du hirak du Rif, totalement nu dans sa chambre d’hôtel de Rabat-Salé.

En dépit de l’émotion soulevée par la diffusion de cette vidéo, aucun responsable de ces trois instances de presse ne s’est indigné ni empressé de prendre sa tête entre ses mains. Peut-être que montrer le derrière de Me Ziane est « éthique » et « déontologique » au Maroc, pays musulman s’il en est.

De plus, Driss Chahtane, le patron de Chouf TV, connu pour être notoirement proche des milieux sécuritaires, est d’ailleurs membre fondateur de cette même Association nationale des médias et des éditeurs qui dénonce aujourd’hui les « attaques immorales », « vulgaires et dégénérées » des Algériens.

En outre, Driss Chahtane a été condamné à plusieurs reprises pour avoir caricaturé, et surtout injurié avec des mots orduriers à connotation sexuelle, le président algérien Abdelaziz Bouteflika.

Encore. Il y a quelques mois, la chaîne de télévision israélienne Channel 12 a diffusé un reportage pour le moins « insolent » et « irresponsable » sur Mohammed VI ; en révélant par exemple des secrets d’alcôve du Palais royal et des histoires de gros sous.

Bizarrement, les indignés d’aujourd’hui, les CNP, FEJM et ANPM, n’ont rédigé ni émis aucun communiqué vengeur. Comme s’il ne s’était rien passé.

Certains seraient tentés de répondre que les Marocains ne comprennent pas l’hébreu. Ce serait oublier que plusieurs médias arabes et arabophones ont repris et traduit le reportage israélien, qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux marocains. Et surtout que l’un des animateurs de télévision les plus appréciés par le public marocain, le journaliste égyptien Moataz Matar, a dédié toute une émission à ce reportage.

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Dissimuler une bien triste situation

Pourquoi alors se fâcher pour le guignol de Mohammed VI et pas pour tout le reste ? On n’a pas de réponse sûre, mais on peut échafauder une théorie.

Cette comédie de l’indignation a été sans doute conçue par des officines du makhzen, expertes en chauffage à blanc de la population, pour tenter de dissimuler une triple et bien triste situation sociale, économique et diplomatique.

Les Marocains qui n’ont jamais été ni riches ni choyés par leurs gouvernants sont actuellement plus appauvris et plus démunis qu’avant l’épidémie du COVID-19.

Le désespoir de la population pointe à chaque rue, mais la crainte d’une réponse brutale de l’État refroidit les ardeurs rebelles.

À cela, il faut ajouter la gifle de la normalisation des relations diplomatiques avec Israël, assénée par le régime à un peuple très attaché à la « cause sacrée » palestinienne.

Si on ajoute à ce climat délétère le fait que la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental par Donald Trump ne tient qu’à un fil, on peut se faire des frayeurs.

Si les lobbys marocains à Washington, à commencer par le clan Clinton et le puissant lobby pro-sraélien, ne trouvent pas la manière de convaincre le président Biden de maintenir cette reconnaissance, cette victoire diplomatique au détriment de la cause palestinienne risque de se transformer en un véritable cauchemard pour le Palais.

Enfin, la « drôle de guerre » au Sahara occidental, des escarmouches et quelques morts de part et d’autre pour le moment, risque, si cela continue, de se transformer en un conflit ouvert et sanglant qui risquerait de déborder s’il n’y a pas d’avancées réelles et tangibles sur ce dossier.

Ce sont ces scénarios catastrophiques qui devraient préoccuper les instances de la presse marocaine, engluées elles-mêmes dans une crise financière qui met leur existence en danger, et non pas le guignol du roi Mohammed VI.

La liberté de la presse, déjà très mal en point au Maroc et en Algérie, n’a pas besoin qu’on la malmène ou qu’on essaye de l’entraver. Qu’on l’aime ou qu’on la déteste, qu’elle soit plaisante ou dérangeante, elle est plus que jamais nécessaire. Et elle ne s’use, comme dirait l’autre, que si on ne s’en sert pas.

On peut ne pas aimer le guignol de Mohammed VI, on peut haïr « Charlie », mais il faut assumer que la caricature et la parodie participent à la normalisation de la liberté d’expression. Et c’est dommage que le président du Conseil national de la presse, Younes Mjahed, qui est également le président de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), ne le comprenne pas.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.



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