Til Kingdom Come : comment les chrétiens évangéliques alimentent le chaos en Palestine

lundi 5 avril 2021
par  Azad Essa

Un nouveau film montre l’influence bien ancrée des chrétiens évangéliques dans la politique américaine au Moyen-Orient

Dans l’église luthérienne de Noël à Bethléem, le révérend Munther Isaac est assis sur un banc à côté du pasteur Boyd Bingham IV, pasteur évangélique d’une petite ville américaine, à discuter des chrétiens évangéliques et de leur rôle dans le conflit israélo-palestinien.

« Les évangéliques ont contribué de façon négative à ce conflit, parce qu’ils sont obnubilés par la prophétie », assure Isaac, chrétien palestinien, à Bingham, sioniste radical de l’église baptiste Binghamtown de Middlesboro dans le Kentucky.

« Voyez-vous, ce que je n’arrive pas à comprendre à propos de tant d’évangéliques américains : dans leur scénario, les juifs seront convertis à la chrétienté un jour, et ceux qui ne le seront pas seront malheureusement massacrés – c’est l’interprétation prophétique. C’est en quelque sorte perçu comme une théologie qui soutient le peuple juif. »

« Pour moi, c’est une logique tordue, l’idée que Dieu ramène les juifs dans leur pays. Mais la présence des Palestiniens est un élément souvent absent ; c’est comme si vous parliez d’une terre déserte. Nous subissons une théologie qui nous dit en fait que nous n’avons rien à faire ici, et va jusqu’à nous dire que nous sommes des citoyens de seconde zone dans notre patrie », ajoute Isaac, sous le regard de Bingham.

Leur conversation est l’une des scènes remarquablement incisives de ’Til Kingdom Come, un nouveau documentaire à propos du lien mal compris et souvent minimisé entre la droite israélienne et les chrétiens évangéliques américains.

Réalisé par Maya Zinshtein, réalisatrice israélienne récompensée d’un Emmy, le documentaire nous emmène dans le monde fanatique du mouvement sioniste chrétien aux États-Unis et se déroule fébrilement lors de la présidence de Donald Trump.

Les chrétiens évangéliques représentent un quart de l’électorat américain et près des trois quarts des évangéliques sont blancs. Beaucoup sont des sionistes qui pensent littéralement qu’Israël est une manifestation des prophéties bibliques et qu’il faut soutenir le retour des juifs dans leur patrie spirituelle.

Selon la théologie du mouvement, une fois qu’ils seront rassemblés en Israël, Jésus reviendra et convertira massivement les juifs au christianisme et apportera la mort aux autres.

« Une grande force cachée »

Avec l’élection de Trump fin 2016 et l’esprit triomphal et ostentatoire qui a suivi sa base évangélique à la Maison-Blanche, Maya Zinshtein s’est dit que c’était le moment de creuser un sujet peu compris ou de peu d’intérêt en Israël, mais qu’elle imaginait exercer une influence massive sur la région.

Dans ce documentaire, Zinshtein et son équipe explorent la petite communauté évangélique de Middlesboro (Kentucky), un microcosme de la communauté chrétienne évangélique aux États-Unis. Elle passe du temps avec Bingham et montre comment on lave le cerveau des jeunes et les moins jeunes jusqu’à leur faire croire que soutenir Israël améliorerait leur sort.

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« Lorsque je me suis penchée sur le sujet, j’ai compris qu’une grande force cachée a influencé ma vie, la vie des Palestiniens qui vivent à côté de moi… et je voulais la mettre en lumière », déclare la réalisatrice ' '.

Middlesboro fait partie d’une ceinture d’anciennes villes minières parmi les districts les plus pauvres des États-Unis.

Bien que 40 % de sa population vivent dans la pauvreté, la communauté fait partie des plus gros contributeurs à l’organisation caritative International Fellowship of Christians and Jews (IFCJ).

« La destinée du peuple juif est la destinée de cette Église. Et la destinée de cette Église et la destinée du peuple juif », affirme la présidente de l’IFCJ Yaël Eckstein dans une église bondée de Middlesboro, après avoir reçu un chèque de 25 000 dollars.

« Il y a le bien contre le mal. Et Dieu nous dit : de quel côté êtes-vous ? » ajoute-t-elle sous les clameurs des fidèles qui se tiennent devant elle.

’Til Kingdom Come offre un accès illimité à certains des endroits intimes les plus exclusifs de la sphère évangélique américaine.

La présidente de l’IFCJ Yaël Eckstein reçoit un don de 25 000 dollars de la communauté de Middlesboro (‘Til Kingdom Come)

À Los Angeles, Maya Zinshtein suit Yaël Eckstein à une collecte de fonds pour l’armée israélienne, où le gratin d’Hollywood comme Gerard Butler parade avec d’autres personnalités telles que Sheldon Adelson, le défunt mécène milliardaire de Trump et partisan d’Israël. On voit plus tard Butler prendre un selfie avec des soldats israéliens, flanqué par la star de la série à succès israélienne Fauda Rona-Lee Shimon.

« Il s’agit de foi, d’argent et d’influence politique », indique Maya Zinshtein.

La révélation des mécanismes internes de cette relation de plusieurs décennies rend le film captivant. Maya Zinshtein est une conteuse brillante, laissant les mots et expressions de ses personnages raconter l’histoire, et même remettre en question les principaux protagonistes.

Lorsque Bingham dit face caméra à la réalisatrice que « les Palestiniens n’existent pas », après une conversation pénible à l’église de Bethléem avec Isaac, l’audience n’a plus aucun doute sur l’esbroufe du projet évangélique.

Un tableau incomplet

Maya Zinshtein intervient uniquement pour poser des questions, jamais en tant que narratrice.

Elle voulait notamment que ce film montre aux politiciens israéliens des deux côtés que « lorsqu’Israël signe avec les évangéliques, il souscrit à “l’ensemble de leur programme”. Et ce programme est contre le droit à l’avortement, contre les droits des LGBTQI+ et ces questions sont à un tout autre niveau par rapport aux évangéliques. » C’est cette relation florissante entre le gouvernement israélien et la droite chrétienne qui la préoccupe.

Après avoir vu le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à un sommet Christians United for Israel, affirmant que les évangéliques américains étaient « les meilleurs amis » d’Israël, Maya Zinshtein se souvient avoir pensé : « C’est fou. Cela me fait peur en tant qu’Israélienne. »

Cependant, c’est ce cadre qui devient la principale faiblesse du film. À aucun moment, Maya Zinshtein ou ses personnages ne remettent en question Israël en tant que projet colonial qui déracine systématiquement les Palestiniens, détruit des vies et occupe des terres, avant même l’intervention des évangéliques.

Le pasteur John Hagee de l’organisation Christians United for Israel avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou (‘Til Kingdom Come)

Malgré les efforts du film pour brosser un tableau complet de l’histoire, la focalisation sur les préoccupations et craintes israéliennes qu’Israël, dans sa malchance, se retrouve aux prises avec un monstre antisémite hors de contrôle constitue un tableau incomplet.

Si les chrétiens évangéliques ont effectivement un « plan » pour les juifs, leur projet reste théologique, reposant sur leur interprétation de la Bible, et c’est surtout une question de foi. Le massacre des juifs souhaité par les évangéliques peut certes mettre mal à l’aise certains Israéliens, mais la plupart d’entre eux ne prennent pas ça au sérieux.

Pour les Palestiniens cependant, cette peur est bien plus viscérale et existentielle. Sur le plan national, Israël a expulsé des centaines de milliers de Palestiniens, construit un mur de 700 km à travers la Cisjordanie occupée et sert de chien de garde aux Américains dans la région. Sur le plan international, Israël est depuis longtemps allié avec des gouvernements de droite et racistes, que ce soit le régime d’apartheid sud-africain, la junte militaire birmane ou, plus récemment, les régimes xénophobes et autoritaires du Brésil et de l’Inde.

Le partenariat d’Israël avec les évangéliques racistes et politiquement nativistes n’est donc que l’une de ces alliances avec la droite. Le film oublie de souligner les ressemblances entre Israël et les évangéliques blancs fanatiques ; ce qui ne fait que normaliser l’idée qu’une alliance entre Israël et les abjects supporteurs de Trump est en quelque sorte une anomalie.

Mais pour les Palestiniens qui portent le fardeau de ce lien entre fanatiques depuis des décennies, et pour les Juifs qui ont tenté de souligner les ambitions coloniales d’Israël, ce lien représente la vacuité du sionisme lui-même.

« Je suis persuadée que je montre les aspect clés de la façon dont ce lien influence cette question [le conflit]. En résumé, les chrétiens évangéliques croient que toute la terre promise par Dieu à Abraham appartient au peuple juif. Cela signifie que donner cette terre est un péché. Et puis nous faisons de ces gens nos meilleurs amis, alors comment exactement sommes-nous supposés résoudre ce conflit ? » demande Maya Zinshtein. « J’ai l’impression que cette [question] de notre destinée [collective] en ce lieu est partout dans ce film. »

Une question d’histoire

S’il est dit clairement que le sionisme chrétien n’est pas nouveau, le film ne cherche pas à clarifier que ce flirt entre le sionisme chrétien et la droite israélienne est un projet à long terme, poursuivi par l’État israélien lui-même au tournant des années 1970 sous la direction de l’ancien Premier ministre Menahem Begin.

« L’alliance de Begin a été encouragée par le rapport du ministère des Affaires étrangères qui considérait les évangéliques comme une force électorale vitale dans la politique américaine », écrit Daniel Hummel dans Covenant Brothers : Evangelicals, Jews, and US-Israeli Relations. « Sous Begin, les sionistes chrétiens sont devenus une pièce maîtresse des relations diplomatiques d’Israël avec les États-Unis. »

Israël est peut-être encore le seul sujet politique sur lequel démocrates et républicains peuvent trouver un consensus

Le refus du président Joe Biden d’invalider le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem ou le rejet par son administration de la décision de la Cour pénale internationale (CPI) d’enquêter sur Israël (et sur des groupes palestiniens) pour crimes de guerre et son hésitation à lever les sanctions sur les cadres de la CPI – des décisions prises par Trump – montre qu’Israël est peut-être encore le seul sujet politique sur lequel démocrates et républicains peuvent trouver un consensus.

Pour sa défense, le film de Maya Zinshtein ne pouvait pas couvrir tout cela. Le récit est mené et façonné par ses personnages et ’Til Kingdom Come explore un aspect de cette relation.

« Je pense que le film montre clairement que les dirigeants israéliens d’aujourd’hui – et vous savez que nous avons les mêmes dirigeants depuis au moins dix ans – ont décidé que les évangéliques étaient nos meilleurs amis. Voilà. Et ils ne se soucient pas des conséquences ultérieures », estime la réalisatrice.

« Au lieu de dire “Nous soutenons les colonies, nous soutenons un programme de droite”, [les évangéliques] disent “Nous soutenons l’ensemble d’Israël”. Et lorsque vous êtes Israélien, vous n’allez pas refuser un soutien à Israël. »

Toutefois, ne pas parvenir à sonder pourquoi l’État israélien a du mal à voir l’ironie qu’il y a à travailler avec des fanatiques chrétiens – ou mieux encore, à montrer comment l’État s’est servi de l’influence considérable des évangéliques américains pour atteindre ses propres objectifs, tels que l’expansion des colonies, l’annexion et l’effacement du peuple palestinien – permet au film de suggérer que le destin d’Israël a été pris en otage par des fanatiques.

’Til Kingdom Come ressemble alors moins à une mise en accusation de la droite israélienne. Il soulève, peut être involontairement, d’autres questions bien différentes sur le type de mythes auxquels les Israéliens se sont accrochés à propos de leur pays toutes ces années.

Il aura fallu ce lien grotesque avec Trump pour révéler que la malfaisance fondamentale de l’État israélien est peut-être le plus ironique dans tout ça.

’Til Kingdom Come est disponible en streaming ici.



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