Les informateurs du Sinaï abandonnés aux violences de l’EI par l’État égyptien

mercredi 21 avril 2021
par  Abou Sofiane

Depuis 2014, des dizaines de bédouins du Sinaï connus pour avoir travaillé comme informateurs pour l’armée égyptienne ont été exécutés par l’État islamique dans une absence totale de protection officielle

Le 25 mars, des dizaines de membres de la tribu des Dawaghra partageaient un repas ensemble lorsque quatre camionnettes transportant au moins 23 combattants du groupe État islamique (EI) ont pris d’assaut Awamrya, un village proche de Bir al-Abed, dans le nord du Sinaï.

« Les takfiris [l’EI] sont descendus des voitures, ont tiré des coups de semonce et ont battu deux jeunes hommes avec qui ils avaient échangé des insultes », raconte Maghnam, un membre de cette tribu, à PCE. « Ils ont ordonné à tous les hommes de déposer leurs armes, ont pris au hasard quatorze hommes de la tribu et sont partis. »

Les combattants de l’EI avaient des armes légères, des couteaux et une mitrailleuse fixée sur l’un des pick-up, détaille Maghnam.

« Ils nous ont traités d’apostats parce que nous aidons les militaires en tant que guides et agents », ajoute-t-il, avant de préciser que les hommes kidnappés sont des pères, des fils et des cousins ayant pour la plupart d’entre eux des liens de sang ou de mariage.

Selon des sources tribales, douze hommes ont été libérés jeudi 8 avril, tandis que Mohamed Ibrahim Hamdan, 23 ans, et Swilam Ahmed Swilam, 44 ans, ont été tués par les combattants de l’EI, après avoir avoué dans une vidéo diffusée par le groupe avoir coopéré avec les forces armées égyptiennes.

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D’après Maghnam, les membres de l’EI ont pu traverser librement Bir al-Abed pour atteindre leur village.

« Ils savent qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent et conduire leurs véhicules en sachant qu’il n’y aura pas de forces armées ou de policiers pour les arrêter. »

Une collaboration dangereuse

Les Dawaghra sont l’une des nombreuses tribus du nord du Sinaï qui aident les forces militaires et policières égyptiennes dans la péninsule, laquelle est depuis 2014 aux prises avec la montée en puissance de groupes extrémistes armés, principalement l’organisation Province du Sinaï affiliée à l’EI.

« [Les membres de l’EI] savent qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent et conduire leurs véhicules en sachant qu’il n’y aura pas de forces armées ou de policiers pour les arrêter »

- Maghnam, membre d’une tribu du Sinaï

Comme la famille de Maghnam, les milliers d’habitants du nord du Sinaï vivent dans la misère, seuls au milieu de ce qui s’apparente à une guerre entre un régime militarisé et une insurrection armée radicale, le tout dans un silence médiatique causé par les restrictions à l’accès des journalistes imposées par l’État.

Malgré les nombreuses déclarations de propagande sensationnelles et les séries télévisées optimistes qui affirment que l’État égyptien a « éliminé le terrorisme », le nord du Sinaï demeure une réalité cauchemardesque pour ses habitants.

Cela est particulièrement vrai pour la communauté tribale qui vit près de la frontière avec la bande de Gaza et Israël, une réalité qui inclut la torture, des arrestations massives, des exécutions extrajudiciaires, le manque d’eau et d’électricité et le harcèlement des milices radicales.

Dans leur combat contre l’EI, les forces de sécurité égyptiennes ont recours aux tribus locales, soit en tant qu’informateurs confidentiels, soit en tant que paramilitaires.

À l’instar de nombreux incidents et détails concernant la guerre de l’Égypte contre l’EI dans le nord du Sinaï, peu de choses ont été écrites ou dites dans les médias sur cette collaboration, à l’exception d’articles hypernationalistes célébrant un rôle indéfini des tribus dans la contre-insurrection.

Mais depuis 2013 et l’intensification de l’insurrection à la suite de la violente dispersion du sit-in de la place Rabia au Caire, les membres de communautés tribales qui, volontairement ou sous la contrainte, collaboraient avec les militaires contre l’EI ont été laissés seuls face à la violente réaction du groupe.

Beaucoup ont été exécutés – souvent décapités – ou enlevés par les membres de l’EI, sans quasiment aucune mention dans la presse locale ou les communiqués militaires, et sans que des honneurs ou une quelconque reconnaissance ne leur soient accordés pour leur aide.

Capture d’écran issue d’une vidéo de propagande de l’EI montrant l’interrogatoire en 2018 d’un civil du nord du Sinaï accusé par le groupe d’avoir collaboré avec le Mossad israélien

PCE s’est entretenu avec des proches d’informateurs confidentiels assassinés qui travaillaient avec l’armée et la police égyptiennes, ainsi qu’avec d’autres habitants du nord du Sinaï qui ont été menacés de détention s’ils ne devenaient pas espions.

La collaboration militaro-civile entre l’armée égyptienne et les habitants du Sinaï remonte à la guerre de 1967, quand l’Égypte tentait de gagner la confiance des bédouins après la prise de contrôle du nord et du sud de la péninsule par Israël.

Selon de nombreux ouvrages sur la guerre, les bédouins furent le fer de lance des troupes égyptiennes dans les opérations menées avant la guerre israélo-arabe d’octobre 1973, de nombreux chefs militaires attestant de l’efficacité et de la loyauté des troupes du Sinaï.

« Quand l’Égypte a repris le contrôle du Sinaï, les bédouins et les tribus n’ont pas été récompensés », déplore Salman, membre d’une tribu bédouine. « Le nord du Sinaï reste à ce jour sans infrastructure, sans services appropriés et sans reconnaissance nationale. »

« Les officiers de la sécurité de l’État et du renseignement militaire utilisent n’importe quelle faiblesse pour recruter un homme : son fils malade, sa femme, son casier judiciaire, sa maison »

- Salman, membre d’une tribu du Sinaï

« Nous sommes dépeints soit comme des espions fidèles à l’armée, soit comme des takfiris [combattants de l’EI]. Ils nous ont forcés à l’être l’un ou l’autre. On ne peut pas rester neutres. »

Salman, âgé d’une soixantaine d’années, a été arrêté en 2004 dans le sud du Sinaï après les attentats de Taba, qui ont vu des dizaines de touristes mourir dans des attaques coordonnées dans le Sinaï. Il raconte avoir été détenu pendant dix-huit jours, les yeux bandés, et sans cesse interrogé dans le bâtiment de la sécurité de l’État dans le nord de la péninsule.

Il n’a pu partir qu’après avoir promis de collaborer avec l’armée afin de trouver les cachettes du groupe armé alors actif al-Tawhid wal-Jihad, sans doute la première présence de groupes extrémistes armés dans le nord du Sinaï.

« Ils ont menacé d’arrêter et de harceler ma femme si je ne collaborais pas, c’est la méthode habituelle pour transformer les civils en agents », déclare Salman à PCE.

« Nous sommes bédouins ; nous ne possédons rien d’autre que notre honneur. J’ai dû le faire pour sauver ma famille. »

Finalement, les anciens de la tribu ont dû partir pour le sud du Sinaï pour vivre en paix.

« Les officiers de la sécurité de l’État et du renseignement militaire utilisent n’importe quelle faiblesse pour recruter un homme : son fils malade, sa femme, son casier judiciaire, sa maison », poursuit-il.

Les postes de contrôle et les unités militaires sont les meilleurs endroits pour recruter d’éventuels agents, ajoute Salman, car les agents du renseignement peuvent y surveiller les va-et-vient des habitants.

Fayad, un membre de tribu qui travaille comme chauffeur de camion et livre des légumes entre Suez, Ismaïlia et le nord du Sinaï, a été détenu dans le cadre des arrestations massives qui ont eu lieu lors de la campagne de 2018 dans la péninsule.

« J’avais un casier judiciaire lié à de la contrebande il y a longtemps. L’officier a dit qu’il pouvait me détenir pendant des années si je ne travaillais pas pour lui », raconte-t-il à PCE. « Il a également utilisé le fait que je devais me rendre tous les mois à Suez avec ma fille pour son traitement rénal. »

Sa première mission a été de recueillir des informations sur les primeurs donnant des légumes à l’EI.

Fayad confie avoir inventé certains noms, mais avoir ensuite été arrêté et torturé pendant deux mois. Plus tard, à sa libération, il a appris que son officier d’exploitation avait été transféré dans un autre gouvernorat.

« Tu es seul »

Si Fayad a eu de la chance, un de ses amis qui travaillait à la Direction des approvisionnements du nord du Sinaï, Mousa Osman, n’en a pas eu. Il a été enlevé en janvier dernier et exécuté à Bir al-Abed. Dans son communiqué de propagande, Province du Sinaï l’a décrit comme « un espion […] travaillant avec l’armée égyptienne apostate ».

« Nous avons appris plus tard qu’il signalait à l’armée les commerçants du marché noir qui vendaient de l’essence et du carburant aux militants [de l’EI] », raconte Fayad.

Un mois après son exécution, le gouvernorat du Sinaï a rebaptisé le stade de Bir al-Abed d’après son nom.

Stade Mousa Osman de Bir al-Abed (document fourni)

Alors que la contribution d’Osman a été honorée, ce n’est pas le cas d’autres informateurs qui ont été tués en raison de leur collaboration avec l’armée égyptienne.

Le 25 septembre 2016, la famille de Hussein Abu Darwish a reçu un appel d’un policier disant avoir trouvé son corps décapité. Une source dans la famille, qui a demandé à rester anonyme, explique à PCE que Darwish avait collaboré avec l’armée à de nombreuses reprises, signalant les déplacements et emplacements de membres de l’EI à son officier de renseignement.

Un jour, l’officier a organisé une descente dans un repaire de combattants sur la base des informations que lui avait fournies Darwish.

À l’époque, ce dernier a appelé à plusieurs reprises son officier des opérations.

« Quand il a répondu, l’officier lui a dit : ‘’Je ne peux pas t’aider. Tu es seul.’’ Le lendemain, ils [l’EI] ont arrêté Hussein et l’ont interrogé, et nous avons trouvé sa tête séparée de son corps. »

Laissés sans protection

Depuis 2013, l’organisation Province du Sinaï publie des vidéos de ses membres en train d’interroger des civils ayant avoué qu’ils travaillaient pour l’armée ou la police égyptienne, les services de renseignement israéliens ou les milices locales pro-armée. Les vidéos servent de matériel de propagande pour montrer la complexité de l’opération de contre-espionnage du groupe.

Au fil du temps, ces groupes ont utilisé l’expertise d’anciens membres du personnel d’appareils sécuritaires, y compris des combattants de Gaza, de Libye, de Syrie et d’Irak.

« Ce n’est pas notre combat », déclare le proche de Darwish. « L’armée et la police pressent les informateurs comme des citrons pour obtenir des informations et des noms, puis les laissent affronter leur destin sans aucune protection. »

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi (à droite) lors de sa visite au QG des forces orientales du canal de Suez dans un lieu tenu secret du Sinaï, le 25 février 2018 (AFP)

Cependant, les informateurs qui travaillent pour l’armée ne sont pas tous forcés de le faire. Certains se portent volontaires en échange de bénéfices, de prestige et d’argent, selon Sameh, instituteur membre de la tribu des Tarabin, le plus grand réseau tribal pro-gouvernemental du nord du Sinaï.

Les Tarabin et d’autres tribus se sont unies en 2017 pour créer la Fédération tribale du Sinaï, une faction paramilitaire de combattants pro-gouvernementaux.

D’après Sameh, les factions les plus puissantes et les plus prospères de la tribu sont les seules à bénéficier de cette « lune de miel entre l’armée et la Fédération tribale du Sinaï ». Pour l’enseignant, qui a étudié au Caire, ces relations sont problématiques.

« L’armée et la police pressent les informateurs comme des citrons pour obtenir des informations et des noms, puis les laissent affronter leur destin sans aucune protection »

- Proche d’un informateur décapité par l’EI

« Comment pouvons-nous garantir que les tribus armées ne persécutent pas leurs ennemis et ne prétendent pas ensuite que ce sont eux les ennemis ? Comment pouvons-nous garantir qu’un milicien qui travaille avec l’armée pour recruter des civils au hasard aux points de contrôle n’arrête pas son voisin à qui il doit de l’argent ? »

Il explique que l’État a gracié toute sa famille des différents crimes qu’elle avait commis avant 2011 et leur a apporté sa confiance.

« Avant 2011, nous étions des contrebandiers et des trafiquants de drogue, et maintenant, nous sommes les combattants héroïques de la lutte contre les méchants terroristes. »

Dans un rapport de 2019, Human Rights Watch (HRW) a mis en garde contre la dépendance de l’armée égyptienne vis-à-vis des milices pro-gouvernementales, qui selon l’ONG de défense des droits humains « utilisent leurs pouvoirs de facto pour arrêter arbitrairement certains habitants et régler des comptes et des différends personnels ». Elles seraient aussi, selon HRW, impliquées dans des cas de torture et d’exécutions extrajudiciaires.

« Ils déforment la réalité pour critiquer l’État »

Aida al-Sawarka, membre de la tribu pro-militaire des al-Sawarka et députée représentant le nord du Sinaï, condamne les rapports et témoignages critiquant la collaboration entre les forces armées égyptiennes et les milices.

Interrogée par PCE, elle nie que l’armée et la police aient recruté des membres de tribu sous la contrainte ou les aient utilisés sans leur apporter de protection.

« La Fédération tribale du Sinaï aide l’armée égyptienne en lui fournissant des informations et des troupes en cas de besoin, car les habitants du Sinaï, qui ont passé des années dans l’insécurité, reconnaissent l’importance qu’il y a à éliminer le terrorisme », déclare-t-elle.

La députée dément avoir eu connaissance des enlèvements qui ont eu lieu dans le village d’Awamrya. Elle accuse l’organisation islamiste des Frères musulmans d’avoir diffusé de fausses informations sur la situation dans le Sinaï.

« Quant aux corps retrouvés, ils pourraient appartenir à des membres du groupe [Province du Sinaï] qui ont été tués, mais les Frères musulmans et les organisations étrangères traîtres [les ONG de défense des droits de l’homme] déforment la réalité pour critiquer l’État. »

Elle admet toutefois que « depuis le début des campagnes antiterroristes, de nombreux membres de tribus ont perdu la vie afin que nous puissions profiter de la paix et de la sécurité dans le Sinaï ».

Ce samedi encore, l’EI a publié une autre vidéo montrant l’exécution de trois hommes accusés de coopérer avec l’armée dans le Sinaï : on y voit un chrétien copte de 62 ans et deux jeunes présentés comme des membres de la tribu des Tarabin être tués par balles dans le désert.



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