Sans prendre parti, la Chine avance ses pions en Libye

mardi 27 avril 2021
par  Arianna Poletti

En dix ans, Pékin est devenue l’un des principaux partenaires économiques de Tripoli. En se tenant à une prudente équidistance des diverses forces politiques…

Alors que le nouveau gouvernement libyen guidé par Abdelhamid al-Dabaiba cherche à mettre en avant un retour à la normale à Tripoli et fait de la réouverture des chancelleries une priorité, le site du ministère des Affaires étrangères fait peau neuve : chaque jour, un communiqué annonce une nouvelle visite officielle. Et le chargé d’affaires de l’ambassade de Chine, Wang Qimin, a figuré parmi les premiers à serrer la main de la nouvelle ministre, Najla Mangouch.

En poste depuis l’ère Fayez al-Sarraj, ce diplomate discret qui connaît bien les dynamiques locales a évoqué le 1er avril la possibilité d’une réouverture rapide de l’ambassade, fermée après la chute de Mouammar Kadhafi. Il a aussi précisé que « les entreprises chinoises sont prêtes à revenir », illustrant ainsi l’appétit de Pékin pour l’immense marché de la reconstruction de la Libye.

Un client important

La Chine n’est que rarement cité parmi les États impliqués dans les affaires libyennes, à qui l’on prête volontiers un intérêt pour les hydrocarbures. Pourtant, en 2011 déjà, Tripoli assurait au géant asiatique, deuxième consommateur mondial de pétrole, 3 % de ses besoins, soit 150 000 barils par jour, selon un rapport du Carnegie Endowment for International Peace sur les relations sino-libyennes.

Malgré les nombreux blocages qui pèsent sur les installations pétrolières, Pékin est aujourd’hui l’un des principaux clients de la Libye, deuxième destination pour les exportations de gaz et de pétrole (16 % en 2019), juste après l’Italie. Selon les données de l’Observatoire de la complexité économique, les exportations libyennes vers la Chine ont augmenté de 547 % en 2019, quand celles à destination de la France et de l’Italie ont baissé respectivement de 36 % et 13 %.

Dans le sens inverse, Pékin a pris la tête des pays dont les exportations vers la Libye ont le plus progressé en 2018 et en 2019, et ce devant la Turquie et l’Égypte. Si la Chine n’importe que du pétrole libyen, elle fait transiter vers Tripoli des produits aussi variés que des pneus, de la vaisselle en porcelaine ou des systèmes de climatisation.

Acteur pragmatique

Pour Frederic Wehrey, auteur du rapport du Carnegie Endowment for International Peace, la Chine évite soigneusement depuis 2011 de prendre parti pour l’une des nombreuses composantes de la vie politique libyenne, tout en démontrant une connaissance approfondie des dynamiques locales, qu’il s’agisse d’acteurs étatiques ou non-étatiques.

En 2011, la Chine s’est en effet abstenue lors du vote du Conseil de sécurité de l’ONU sur la zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye. Le pays a appliqué la même stratégie lors des guerres civiles de 2014 et celle de 2019, en essayant de se tenir à une prudente équidistance entre les autorités de l’Ouest et celles de l’Est, avec l’objectif de protéger ses intérêts économiques.

LA CHINE EST EN AVANCE : AVANT ON GAGNAIT DE L’INFLUENCE EN VENDANT DES ARMES, AUJOURDHUI, C’EST EN SIGNANT DES CONTRATS

« Il s’agit d’un acteur non-idéologique et plutôt mercantiliste, qui agit en fonction de ses intérêts, abonde Wehrey. La Chine se distingue ainsi des autres puissances comme les Émirats arabes unis ou la Turquie, militairement engagés sur le terrain. La Chine est un acteur pragmatique qui n’évoque jamais la question du respect des droits humains, laquelle apparaît essentielle à l’opinion publique européenne ou américaine pour légitimer les opérations à l’étranger. »

Présents en Libye à travers la société militaire privée Wagner, les Russes ont longtemps appliqué une doctrine similaire, au point que, pour le spécialiste, « à un certain moment, on a pu parler de convergence d’intérêts entre la Russie et la Chine, deux puissances ayant des bonnes relations avec l’Est et l’Ouest libyens ».

Gardez le contact !

Mais lors de l’avancée sur Tripoli en 2019-2020, le soutien militaire russe aux troupes de Khalifa Haftar a été crucial et Moscou s’est imposé comme l’un des principaux acteurs étrangers présents sur le terrain face aux forces du Gouvernement d’accord national (GNA) soutenues par Ankara. Le retrait des troupes d’Haftar à l’été 2020, consécutif à une série de revers en Tripolitaine, a été interprété comme un accord tacite entre Russes et Turcs, deux rivaux capables de reproduire le même type de médiation diplomatique qu’en Syrie, en se répartissant les zones d’influence.

Nouvelles routes de la soie

Même si Pékin choisit de ne pas intervenir militairement, les puissances étrangères dans le pays ne peuvent plus ignorer l’influence de cet acteur discret. « La Chine est en avance : avant on gagnait de l’influence en vendant des armes, aujourd’hui, c’est en signant des contrats », poursuit Frederic Wehrey. En avril, l’ambassadeur chinois et le président de la National Oil Corporation (NOC), Mustafa Sanalla ont discuté de nouveaux investissements chinois pour moderniser les systèmes de transport du gaz et de pétrole et pour l’entretien de puits et de pipelines.

EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE ET AU MAGHREB, LA POLITIQUE CHINOISE DE NON-INGÉRENCEDUIT DE PLUS EN PLUS

Au cœur des pourparlers entre les deux pays, il y a aussi la construction de la Belt and Road Initiative (BRI) – connue sous le nom de « nouvelles routes de la soie ». En 2018, Ahmed Miitig, alors vice-président du Conseil présidentiel libyen, avait demandé à Wang Qimin d’inclure la Libye dans ce projet pharaonique censé relier la Chine à l’Europe et à l’Afrique, assurant « pouvoir garantir la sécurité nécessaire à son développement ».

Un accord a été signé cette année-là avec la Libye, mais aussi avec le Maroc, l’Égypte et l’Algérie, sur l’adhésion à la BRI, considérée par plusieurs analystes comme « un outil géopolitique majeur » pour la région. En échange, Tripoli a ouvert ses portes à davantage d’entreprises chinoises, avec un rebond important du commerce bilatéral entre les deux pays ces trois dernières années.

La politique chinoise de non-ingérence dans les affaires internes des pays séduit de plus en plus de gouvernements du Maghreb et d’Afrique subsaharienne à la recherche d’investissements étrangers. Pour Frederic Wehrey, l’avancée du géant chinois sur le continent « n’est pourtant pas sans conséquences sur le long terme » : elle établit de nouveaux rapports de dépendance économique, financière et politique.



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