La Turquie accusée de « voler » des arbres dans le Kurdistan irakien

vendredi 11 juin 2021
par  Dler Abdulla, Kakalaw Abdulla

La campagne de déforestation dont l’armée turque est accusée dans des zones frontalières du Kurdistan irakien a provoqué un tollé général et fait craindre une dévastation environnementale

Alors que les opérations militaires turques ciblent les militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) au Kurdistan irakien, l’environnement de la région est en proie à une campagne de déforestation visant à construire des routes pour les avant-postes militaires turcs et à engendrer des gains économiques, selon plusieurs responsables et témoins oculaires interrogés par PCE.

Début juin, des informations concernant des abattages effectués par la Turquie dans la province de Dohuk ont circulé sur les réseaux sociaux ; certains utilisateurs ont condamné la pratique et appelé l’armée turque à mettre fin à cette campagne.

L’information a tout d’abord été rapportée par Ali Hama Salih, député de la région kurde autonome, qui a publié des images ainsi que des photos d’arbres abattus et de forêts brûlées.

« Ce n’est pas nouveau. La Turquie fait cela depuis près de dix ans, mais lentement et progressivement ; ils ont récemment construit deux nouvelles routes menant à Şırnak »

– Tariq Ismat, chef du village de Nizur

« L’armée turque est allée 50 km au-delà de la frontière pour construire des routes afin de dégager les voies et relier les postes militaires construits dans le secteur », indique Ali Hama Salih à PCE.

Il ajoute que l’armée turque a « détruit et déformé la nature [de la région] du Kurdistan, en particulier à Zap, Avashin, Metina et Bitlis ».

Ces zones forment le point central de deux opérations militaires turques contre le PKK, lancées le 23 avril et baptisées Griffes-Foudre et Griffes-Éclair. Leur objectif est d’établir une base militaire pour arrêter les mouvements du PKK entre la région du Kurdistan et la Turquie ainsi que la Syrie.

Ces zones sont situées le long de la frontière turque, où près d’une centaine de villages ont été évacués en raison d’affrontements entre les militants du PKK et les soldats turcs ainsi que de bombardements.

Le PKK est un groupe militant kurde établi dans le nord de l’Irak et le sud-est de la Turquie, en conflit avec Ankara depuis 1984, date à laquelle l’organisation a lancé sa campagne visant à créer un État kurde indépendant. Le groupe affirme aujourd’hui vouloir une plus grande autonomie pour les Kurdes en Turquie.

Les combats auraient fait au moins 40 000 morts depuis le début de la guérilla. La Turquie, l’Union européenne et les États-Unis considèrent le PKK comme un groupe terroriste.

PCE a adressé une demande de commentaires au consulat turc à Erbil, à laquelle aucune réponse n’avait été donnée au moment de la publication.

Des images satellites

Pour relier ses avant-postes militaires, qui seraient plus d’une vingtaine dans le nord de l’Irak, la Turquie défricherait depuis des années les forêts situées sur les sites de ses opérations, soit en coupant les arbres, soit en les brûlant.

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Des images satellites partagées en ligne montrent que la Turquie a défriché les forêts de Dohuk pour construire diverses routes.

PCE a contacté le gouverneur de Dohuk, Ali Tatar, qui n’était pas disponible dans l’immédiat pour formuler des commentaires.

Dans une série de tweets, Wim Zwijnburg, analyste spécialiste des conflits et des questions environnementales au sein de l’organisation néerlandaise pour la paix PAX, a partagé des images satellites comparant le processus de déforestation entre 2020 et 2021.

Traduction : « Que se passe-t-il donc avec les routes ? Nous pouvons facilement suivre ce phénomène grâce aux images satellites de Sentinel-2 et @Planet et nous avons décidé de nous y plonger. Voici les changements que nous avons trouvés au cours de l’année et qui pourraient expliquer en partie les informations relayées. » / « Au cours des dernières années, de nombreuses routes ont été construites dans le cadre de la campagne militaire turque soutenue par le GRK [Gouvernement régional du Kurdistan] contre le groupe armé du PKK afin de relier divers avant-postes militaires au sommet des montagnes, comme on peut le voir dans ces prises de vue 2020-2021 de Sentinel-2. »

Tariq Ismat, chef du village de Nizur, explique à PCE que la déforestation se poursuit depuis plusieurs années.

« Ce n’est pas nouveau. La Turquie fait cela depuis près de dix ans, mais lentement et progressivement ; ils ont récemment construit deux nouvelles routes menant à Şırnak », soutient-il.

Şırnak est une ville frontalière du sud-est de la Turquie qui relie la Turquie et la région du Kurdistan.

Ismat, un habitant du village de Nizur qui a souvent vu des arbres abattus ou en cours de transport, explique qu’il a dû évacuer sa maison avec tous les autres habitants en 2016 en raison de frappes aériennes turques. Son village est le dernier du district de Zakho situé entre le nord de l’Irak et le sud-est de la Turquie.

« Les abattages ont été pratiqués à grande échelle l’an dernier, mais ils ont été arrêtés à la suite d’interventions et de nombreux avertissements adressés au gouvernement turc »

– Kawa Sabri, responsable des forêts de la province de Dohuk

Kawa Sabri, responsable des forêts de la province de Dohuk, explique à PCE que la Turquie intensifie sa campagne de déforestation depuis près d’un an.

« Les abattages ont été pratiqués à grande échelle l’an dernier, mais ils ont été arrêtés à la suite d’interventions et de nombreux avertissements adressés au gouvernement turc », indique-t-il.

Kawa Sabri et Tariq Ismat confirment tous deux que la récente campagne a été interrompue le 2 juin.

Selon le média kurde Rudaw, la Turquie a construit plus de 70 km de routes dans la région du Kurdistan par l’intermédiaire d’une société en lien avec l’armée turque.

« Nous avons construit une route à Haftanin qui s’étend sur 74 km en Irak et une autre société a construit une route de 38 km entre le village d’Ashita et les montagnes de Kesta », a ainsi déclaré Sheikh Mus Babat, un entrepreneur travaillant pour cette société.

Une enquête difficile à mener

Les experts et responsables affirment que les zones potentiellement touchées sont des territoires de guerre, raison pour laquelle il est difficile d’enquêter sur les dégâts causés ; ainsi, les évaluations publiées sont des estimations approximatives.

« Personne ne peut être autorisé à se rendre sur place parce qu’une opération militaire est en cours », indique Kawa Sabri.

« Cependant, nous sommes en mesure d’affirmer que 5 000 dounams [500 hectares] ont été détruits soit par des frappes aériennes, soit à la suite d’abattages délibérés. »

Selon les données du Gouvernement régional du Kurdistan, la province de Dohuk compte 170 000 hectares de forêts artificielles et naturelles.

« Ces secteurs forment une zone de conflit. Il est difficile de s’y rendre et de lancer une enquête sur le sujet », indique le député Ali Hama Salih.

« Après une inspection minutieuse et en interrogeant les habitants, nous avons [toutefois] appris que les entreprises chargées de l’abattage des arbres transportaient chaque jour 450 tonnes d’arbres vers la Turquie », ajoute-t-il.

PCE n’a pas été en mesure de vérifier ces affirmations de manière indépendante.

L’élu affirme également que les bois situés à proximité des postes militaires ont été brûlés pour faciliter les déplacements.

Hevidar Ahmed, député au Parlement de la région du Kurdistan, a posté un certain nombre de photos de camions transportant du bois et dénoncé une campagne de déforestation menée illégalement en mai 2021.

« Des gangs turcs ont abattu et volé des arbres dans les villages de Sinat, Mergashish, Shish, Kalok, Masi, etc. dans la région de Sindy, dans le district de Zakho », a-t-il écrit sur sa page Facebook.

Interrogé par PCE au sujet de la date des photos, il répond qu’elles ont probablement été prises à la mi-mai.

« La plupart des arbres coupés étaient des noyers et des platanes. Ce sont les plus chers. Il y avait des arbres âgés de 350 à 400 ans qui ont été vendus 10 000 dollars chacun. »

« Ces deux bois sont utilisés pour fabriquer les meubles les plus coûteux. Les arbres de ces secteurs sont de grande valeur.

« Je suis originaire de là [Sindy] et nous n’avons pas le droit d’y aller en raison des opérations turques [contre le PKK].

« Ma famille possède des vergers qui valent 100 000 dollars. Ce n’est que la perte de ma famille et il y a beaucoup de vergers là-bas dont les propriétaires ne sont pas autorisés à s’approcher. »

Une image satellite publiée par Wim Zwijnburg indique qu’une grande partie des arbres ont été abattus pour d’autres motifs que la construction de routes.

« Dans d’autres zones, on ne s’est pas contenté de couper des arbres pour faire de la place pour la route, puisque des tronçons de forêt plus larges ont été abattus », a-t-il écrit.

Des arbres « emportés pour être vendus »

Selon Tariq Ismat, la Turquie transporte le bois à des fins commerciales.

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« J’ai vu de mes propres yeux que les arbres étaient emportés pour être vendus. En Turquie, ils sont emmenés dans des usines et transformés en meubles. Ils sont également utilisés à d’autres fins, par exemple pour la cuisine dans les restaurants », indique-t-il.

Ali Hama Salih confirme ces propos, affirmant que « les arbres ont été emportés par des entrepreneurs et des sociétés souhaitant fabriquer des meubles ».

Ce n’est pas la première fois que la Turquie est accusée de « voler » des arbres indigènes de grande valeur tout en détruisant l’environnement.

En 2019, les habitants d’Afrin, dans le nord de la Syrie, ont accusé la Turquie de « voler » les oliviers de la ville. Afrin a fait l’objet d’une opération militaire turque contre les Unités de protection du peuple (PYD), une ramification du PKK en Syrie.

« Les agissements de la Turquie sont inacceptables. […] Il n’est pas acceptable que l’environnement soit utilisé comme une arme pour faire pression sur l’ennemi, quelle que soit la raison »

- Maruf Majid, directeur de Ayinda pour la protection de l’environnement

La nouvelle s’est rapidement répandue en ligne, suscitant l’indignation du public. Sur les réseaux sociaux, les internautes ont exigé des explications de la part du Gouvernement régional du Kurdistan et réclamé la fin de ces manœuvres.

« Les agissements de la Turquie sont inacceptables. […] Il n’est pas acceptable que l’environnement soit utilisé comme une arme pour faire pression sur l’ennemi, quelle que soit la raison », indique à PCE Maruf Majid, directeur de l’organisation Ayinda (« Avenir ») pour la protection de l’environnement.

Il estime que la Turquie doit rechercher d’autres voies pour régler son différend avec le PKK et que « ses actes contre l’environnement du Kurdistan auront de grandes conséquences qui entraîneront une catastrophe environnementale et humanitaire ».

Dans un communiqué, son association, établie à Souleimaniye, a appelé les organisations internationales et les Nations unies à prendre les mesures nécessaires contre les agissements de la Turquie, « qui ne sont pas justifiables en vertu du droit international et des normes internationales ».

Une autre organisation de premier plan qui milite pour la protection de l’environnement, le Parti vert du Kurdistan, a exhorté l’ONU à demander de toute urgence à la Turquie de se soumettre au droit international pour avoir « détruit et volé » les forêts de la région.

Dans un communiqué, le GRK a indiqué avoir fait part de son « mécontentement » et de sa « préoccupation » aux responsables turcs face aux dégâts causés par leur armée. L’instance a dénoncé des agissements « inacceptables » et réclamé leur arrêt immédiat.

La Turquie a déclaré dans un communiqué avoir fait preuve d’« une sensibilité et [d’]une attention maximales » à l’égard des civils, de l’environnement ainsi que des sites historiques et culturels au cours de ses opérations.

Ses récentes opérations ont toutefois provoqué l’évacuation de cinq villages.

Selon l’International Crisis Group (ICG), plus de 5 000 personnes ont été tuées depuis 2015 dans le contexte du conflit entre le PKK et la Turquie. Les tensions se sont ravivées la semaine dernière avec la mort de neuf personnes au cours de différentes attaques.

D’après un rapport du Parlement régional du Kurdistan publié l’an dernier, 504 villages ont été évacués au total en raison des affrontements entre la Turquie et le PKK depuis 1992.

Lors d’une rencontre organisée le 1er juin avec Hakan Karaçay, le consul général turc à Erbil, le vice-président du Parlement régional du Kurdistan Hemin Hawrami a exprimé sa « grave préoccupation face aux dommages causés à la vie et aux moyens de subsistance des villageois de la zone frontalière […] par le conflit militaire entre la Turquie et le PKK ».

Selon le journal kurde irakien Bwar News, le consul a exhorté Hemin Hawrami à bloquer une initiative lancée par 36 députés pour organiser une session de discussion autour de la campagne de déforestation menée au Kurdistan irakien.

Bwar News a cité une source anonyme, selon laquelle Hakan Karaçay aurait fait part de son inquiétude quant aux actions de certains députés contre la Turquie.

Ces propos font écho aux signatures recueillies par 36 députés dans le but de convoquer une réunion au Parlement pour tenter d’empêcher de nouvelles incursions turques dans la région.

« À l’heure actuelle, il y en a 42. Seules 10 signatures sont nécessaires pour organiser une session », précise Ali Hama Salih.

La « posture faible » du GRK mise en cause

Selon le chef de la commission juridique Abbas Fattah, cité par Bwar, la convocation de la session nécessite le feu vert de deux des trois dirigeants de groupes parlementaires, mais le vice-président Hemin Hawrami ainsi qu’un secrétaire parlementaire turkmène pro-PDK « bloquent » la tenue de la session.

PCE n’a pas pu vérifier de manière indépendante l’authenticité de l’article publié par Bwar News.

Le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) est le plus puissant des partis au pouvoir dans la région. Il entretient des relations amicales avec la Turquie, tant sur le plan politique qu’économique.

Ali Hama Salih et Maruf Majid s’accordent à dire que la posture « faible » du Gouvernement régional du Kurdistan est à l’origine de l’incursion turque et de la campagne de déforestation.

« Nous mettons en cause le GRK, car il opte continuellement pour le silence ou une posture faible face aux actions militaires turques. Il se garde toujours de condamner l’avancée militaire d’Ankara », soutient Maruf Majid.



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