« Je veux dire aux accusés : votre islam n’est pas le mien »

Le père d’une victime algérienne avant le procès des attentats de 2015
vendredi 10 septembre 2021
par  Céline Martelet

Mercredi 8 septembre s’est ouvert à Paris le procès des attentats du 13 novembre 2015. Hémana Sahbi a fait le voyage depuis l’Algérie. Ce musulman, qui a perdu son fils ce jour-là, a un message à faire passer

Hémana Sahbi est bien à Paris pour témoigner au procès des attaques du 13 novembre 2015. Mais, jusqu’à la dernière minute, l’Algérien a cru qu’il n’y parviendrait pas.

En cause : les restrictions imposées par les autorités françaises aux frontières pour freiner la circulation du COVID-19.

Depuis une petite ville à l’ouest d’Alger, il explique par Skype à PCE : « Il a fallu faire intervenir l’ambassade de France en Algérie pour débloquer la situation. Mais croyez-moi, je l’ai bien le motif impérieux demandé par les autorités françaises [pour avoir le droit d’entrer sur le territoire français]. On va juger les assassins de mon fils, c’est suffisant non ? »

Le soir du 13 novembre 2015, le fils de Hémana Sahbi a été tué sur un trottoir du 11e arrondissement de Paris. Kheireddine passait devant le restaurant La Bonne bière lorsqu’Abdelhamid Abbaoud, considéré comme l’un des logisticiens des attentats, est descendu de sa voiture, kalachnikov à la main.

Le Belge et ses complices, entraînés en Syrie, ont ouvert le feu au hasard. En quelques secondes, ils ont tué cinq personnes dont le fils de Hémana Sahbi, touché d’une balle en pleine poitrine.

Les secours arrivés rapidement sur place n’ont pas pu le sauver. « Il n’était pas assis sur la terrasse de La Bonne bière comme les autres victimes, il est passé juste au moment où il y a eu la fusillade », raconte le père de la victime, qui ajoute : « Quand la fatalité est là, on n’y peut rien… On le surnommait Didine. Parce que Kheireddine, c’est trop long à dire. Appelez-le Didine si vous voulez. »

« Un esprit éclairé face à des esprits ténébreux »

Le jeune homme rentrait d’un concert. Virtuose du violon, il était venu en France pour continuer ses études de musicologie. « Il est mort son violon à la main », explique son père, la voix nouée.

Il se tait quelques secondes, et poursuit : « Un esprit éclairé face à des esprits ténébreux. Ces terroristes n’aiment pas ce qui est beau. Mais le beau, pour mon fils, c’était sa vie. »

Hémana Sahbi a récupéré ce violon. Un instrument de musique témoin de l’horreur, qu’il a posé dans son salon en Algérie.

Six ans après la mort de son fils, Hémana Sahbi va rester plusieurs mois à Paris pour suivre le procès des attentats du 13 novembre 2015 qui ont fait à Paris et dans la région parisienne 130 morts et plus de 350 blessés.

Des « kamikazes » au Stade de France à Saint-Denis, près de Paris, des terrasses de bars et une salle de spectacle, le Bataclan, mitraillées dans la capitale : la France, déjà secouée par les attentats au mois de janvier précédent contre le journal satirique Charlie Hebdo et un magasin Hyper Cacher, vécut, ce jour-là, ses plus sanglantes attaques depuis la Seconde Guerre mondiale.

Ce procès, hors norme par le nombre de parties civiles (près de 1 800), sa charge émotionnelle et sa durée, qui a nécessité deux ans de préparation et la construction d’une salle d’audience spéciale, est programmé pour durer neuf mois.

« Je tiens à être là pour mon fils, c’est un devoir de mémoire. Ses trois frères et sœurs ne viendront probablement pas. C’est encore trop douloureux pour eux »

- Hémana Sahbi

« Je tiens à être là pour mon fils, c’est un devoir de mémoire. Ses trois frères et sœurs ne viendront probablement pas. C’est encore trop douloureux pour eux. Alors je serai là pour représenter la famille de Kheireddine », insiste-t-il.

L’Algérien se prépare à passer de longues journées dans l’immense salle d’audience du palais de justice. La plus grande jamais bâtie en France. À ses côtés, d’autres familles qui ont perdu un enfant, un père, une mère, un cousin. Au total, près de 1 800 parties civiles se sont constituées.

Hémana Sahbi est appelé à témoigner le mercredi 30 septembre. Comme les autres victimes, il aura environ une quinzaine de minutes. « J’ai un message à leur faire passer ! », répond sans hésiter le père de Kheireddine quand on lui demande s’il veut s’adresser aux hommes qui seront tout proches de lui dans le box des accusés.

Il poursuit, en haussant le ton : « Je veux dire à ces accusés : votre islam n’est pas le mien. Personne ne vous a mandatés pour parler au nom des musulmans. Vous n’avez aucun droit. Moi, je suis musulman, mon fils l’était aussi. Eux, ce sont des voyous. Ils disent qu’ils sont des combattants de Dieu. Comme si Dieu avait mandaté des gens pour combattre pour lui ! C’est une folie. »

Depuis plusieurs mois, Hémana Sahbi se prépare à ce face-à-face avec ceux qui sont poursuivis pour avoir semé la mort, directement ou indirectement, le 13 novembre 2015.
Il ne baissera pas le regard, il l’assure à PCE : « Je vais tous les regarder droit dans les yeux. Je suis en colère. Je ne peux plus supporter leur façon de penser. Ici en Algérie, ces terroristes nous on fait vivre une décennie sanglante [les années 1990]. Il y a eu des milliers de morts. Quand Didine est parti s’installer à Paris pour étudier la musicologie, je lui ai dit : profite, oublie l’Algérie et son passé. Respire l’air de la liberté à Paris. Jamais je n’avais imaginé qu’il pouvait être assassiné par des terroristes en France. »

Le père de Kheireddine a lu des dizaines d’articles et vu de nombreux reportages sur ces commandos envoyés par Daech depuis la Syrie, mais aujourd’hui, il veut se faire sa propre idée.

Kheireddine, le fils d’Hémana, avait quitté l’Algérie pour la France afin de continuer ses études de musicologie (avec l’aimable autorisation d’Hémana Sahbi)

« Il faut que je sache comment tout cela est arrivé, quelle a été la motivation de ces voyous. J’attends la vérité pour apaiser un peu ma douleur même si elle ne me quittera jamais. Perdre un enfant, vous savez, il n’y a pas de qualificatif pour le décrire. Ils m’ont brisé. Moi et toute une famille… »

Une fondation à son nom

Pour essayer d’apporter une réponse à cette douleur immense, les semaines initiales de ce procès vont voir défiler à la barre les premières personnes intervenues sur les lieux des attaques, les policiers, les secouristes, puis viendront les agents de la DGSI (la Direction générale de la sécurité intérieure) mais aussi les policiers qui ont mené l’assaut contre la salle de concert du Bataclan.

Début novembre, François Hollande, président de la République au moment des attentats, est également attendu devant la cour d’assises spéciale ainsi que Bernard Cazeneuze, son ministre de l’Intérieur de l’époque.

Les accusés, eux, seront entendus plus tard, probablement début janvier 2022. Hémana Sahbi veut tous les écouter pour comprendre comment son fils de 29 ans a pu être abattu de sang-froid sur un trottoir de Paris.

Pour faire vivre la mémoire de Kheireddine, il a créé une fondation à son nom.

Il espère aussi pouvoir ouvrir un jour une école. « Je pense à lui chaque jour », chuchote presque l’Algérien, le regard dans le vide.

« Je me suis promis une chose à sa mort : tant que je vivrai, je ferai tout pour transmettre à d’autres sa passion pour la musique et son esprit éclairé. »



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